Mon mot d’amende ❤️
Monsieur 1428,
Je ne connais pas votre nom, et c’est très bien ainsi : vous avez choisi, ou on a choisi pour vous, de n’exister dans cette affaire que sous la forme d’un matricule à quatre chiffres, comme un personnage de Kafka qui aurait raté le concours de la police municipale de La Ciotat. Je respecterai donc ce choix jusqu’au bout de cette lettre, et je m’adresserai à vous exactement comme vous vous êtes adressé à moi : sans visage, sans prénom, avec juste assez d’administration pour ne jamais avoir à répondre de rien en personne.
Le 13 juin 2026, à 15h40 précisément — on notera au passage la précision de l’heure, qui tranche agréablement avec l’imprécision du reste du dossier —, vous avez estimé que ma Harley-Davidson, stationnée quai Général de Gaulle à La Ciotat, constituait un stationnement gênant sur un trottoir. Le 29 juin, seize jours plus tard, je l’ai appris par courrier. Seize jours, Monsieur 1428, pour acheminer trente-cinq euros de mauvaise nouvelle : on sent que le dossier a mûri, comme un bon vin, avant qu’on ne me serve l’addition.

Sur la nature exacte de ce fameux trottoir
Je vous avoue une perplexité sincère, photos à l’appui. L’endroit que vous désignez comme un trottoir ressemble, sur mes clichés comme sur les vues d’archive, à une esplanade pavée, ouverte, bordée de bornes, où une autre moto immatriculée trônait déjà tranquillement, comme un élément permanent du mobilier urbain que vous auriez, pour une raison qui vous appartient, décidé de ne pas remarquer ce jour-là. Il n’y a, à cet endroit, aucun panneau d’interdiction. Pas un. Pas la moindre pastille bleue barrée de rouge. Rien qui aurait pu m’avertir, à moi comme à n’importe quel motard de passage, que je commettais là un crime contre l’urbanisme plutôt qu’un stationnement parfaitement ordinaire.
Un tel panneau coûte cinq euros et quarante-cinq centimes sur Internet, livraison comprise. Je vous le signale non par méchanceté, mais parce qu’il me semble que la commune de La Ciotat aurait pu, avec cette somme dérisoire, vous éviter à vous-même la peine de rédiger cet avis, et m’éviter à moi celle d’y répondre. Mais j’imagine qu’un trottoir qui prévient ne rapporte rien, alors qu’un trottoir qui piège, lui, rapporte trente-cinq euros à chaque motard qui n’aura pas eu la présence d’esprit de deviner, seul, les intentions cartographiques de votre municipalité.
Sur l’art délicat de ne rien laisser sur le véhicule
Autre point que je tiens à souligner, Monsieur 1428, avec toute la déférence que m’inspire votre discrétion : je n’ai retrouvé, sur ma moto, strictement aucune trace de votre passage. Pas de papillon jaune sous l’essuie-glace, cette charmante tradition républicaine qui permet d’habitude au contrevenant de découvrir sa faute le jour même, plutôt que deux semaines plus tard dans sa boîte aux lettres. J’imagine que vous avez cherché, consciencieusement, un essuie-glace sur une Harley-Davidson pour y glisser votre petit papier vert, avant de vous rappeler — un peu tard — que les Harley sont précisément célèbres pour ne pas en avoir. Faute de support, vous avez dû juger plus prudent de laisser le vent de la Méditerranée assurer la communication, et le courrier postal, deux semaines plus tard, se charger de l’effet de surprise.
Sur votre collègue de l’ANTAI, qui ne vaut pas mieux que vous
Je ne voudrais pas vous accabler seul, Monsieur 1428 : vous avez des complices, et ils méritent eux aussi leur part de cette lettre. J’ai voulu contester votre constatation, dans les règles, sur le site que votre administration présente fièrement comme « l’unique site habilité ». J’y ai entré mon numéro d’avis, mon nom, ma date, mon captcha dûment recopié à la loupe — et la machine m’a répondu, avec l’aplomb tranquille d’un guichet qui ferme cinq minutes avant l’heure : « les informations saisies ne permettent pas de retrouver votre dossier ». C’est de l’informatique quantique, Monsieur 1428 : le dossier existe parfaitement lorsqu’il s’agit de m’envoyer une amende, mais il se dématérialise dès que je souhaite exercer mon droit à la contester. Je trouve cette coïncidence — panneau absent, essuie-glace vide, site en panne — un peu trop bien élevée pour être tout à fait involontaire, mais je vous accorde le bénéfice du doute : peut-être n’êtes-vous, vous aussi, qu’une victime de la même désorganisation généralisée.
Sur les collègues que je m’apprête à mobiliser pour vous
Voici donc ce que je vous propose, Monsieur 1428, en réponse à vos trente-cinq euros : je vais me donner la peine de contester jusqu’au bout, et vous allez, sans le vouloir, faire travailler beaucoup de monde autour de vous. Il y aura d’abord vous-même, qui devrez, le cas échéant, confirmer ou expliquer votre constatation. Il y aura l’officier du ministère public près le tribunal de police de Marseille, qui devra ouvrir, enregistrer et traiter mon dossier. Il y aura le greffe de ce même tribunal, pour le suivi administratif. Il y aura l’équipe technique de l’ANTAI, dont le site devra bien, un jour, être réparé — ne serait-ce que par égard pour le prochain motard que vous croiserez. Il y aura, si l’affaire va à son terme, le bureau d’aide juridictionnelle et son instructeur. Il y aura le tribunal administratif compétent, avec son greffier, son rapporteur, son rapporteur public, et le magistrat qui tranchera, en droit, la question de savoir si un pavé ciotaden est un trottoir. Il y aura les services postaux, pour l’aller-retour de chaque pli recommandé. Et il y aura, tôt ou tard, les community managers de vos réseaux sociaux officiels, qui devront assurer le service après-vente de mon indignation publique.
Cela fait, Monsieur 1428, une bonne dizaine de vos collègues, répartis sur au moins trois administrations distinctes, dont le temps de travail cumulé sur ce dossier dépassera très certainement les 500 euros — pour une recette initiale de 35. Le rendement de l’opération, pour l’État qui vous emploie, avoisine donc les moins 1 400 %. À ce niveau-là, Monsieur 1428, ce n’est plus une contravention : c’est un plan de relance de la fonction publique, et je vous l’offre bien volontiers. Pour vos trente-cinq euros, je vais personnellement donner du travail à toute une chaîne de vos collègues : c’est ma modeste contribution à la lutte contre le chômage technique dans l’administration française, et vous en serez, malgré vous, l’initiateur.
En conclusion, Monsieur 1428
Voilà donc où nous en sommes : une pancarte à cinq euros que vous n’avez pas voulu poser, un essuie-glace resté vide, un site que vos collègues ne réparent pas, et une dizaine de fonctionnaires que je vais, bien malgré eux et grâce à vous, occuper à plein temps pour trancher la question de savoir si un pavé est un trottoir. Ce n’est pas une question d’argent, Monsieur 1428. C’est une question de principe, et les principes, contrairement à votre site de contestation, ont au moins le mérite de fonctionner.
Et puisqu’on parle d’argent tout de même : en toute franchise, ce n’est pas rentable pour l’État. Ces 35 €, en réalité, c’est un don : ils vont servir à occuper des tas de fonctionnaires dont l’oisiveté n’est plus à démontrer. Une œuvre de charité comme une autre — à chacun ses pauvres. Ne comptez pas, cela dit, sur mon obole pour combler à elle seule les quatre mille milliards d’euros de dette qui pèsent sur ce pays ; disons que c’est ma modeste participation symbolique, versée avec le sourire, à l’entretien d’un désœuvrement national qui, lui, ne connaît pas la crise.
Et puisque nous en sommes aux confidences, Monsieur 1428, je vous en fais une dernière, et je vous demande de la lire deux fois pour être sûr qu’elle rentre bien : je reviendrai à La Ciotat. Aussi souvent qu’il me plaira. Et tant que votre municipalité jugera plus rentable de laisser un piège nu plutôt que d’y planter un panneau à cinq euros, j’y garerai ma Harley-Davidson exactement au même endroit, avec la constance d’un homme qui a fait le calcul et qui s’amuse du résultat. Trente-cinq euros, Monsieur 1428, c’est le prix d’un vice tout à fait raisonnable, et je le paierai volontiers, encore et encore, chaque fois avec le même entrain, en pensant très fort à vous et à la ribambelle de collègues que je vais traîner dans mon sillage à chaque nouvelle réclamation, jusqu’au tribunal administratif s’il le faut, jusqu’à ce que quelqu’un, quelque part dans votre hiérarchie, finisse par comprendre qu’un motard qui s’amuse coûte toujours plus cher qu’un panneau.
Recevez, Monsieur 1428, l’expression de ma considération la plus strictement matriculée.
Studios Caiman
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