Il y a des endroits qui ne vous lâchent pas.

Cinquante ans peuvent passer. Les visages s’effacent, les noms s’émoussent, les détails se dissolvent dans le temps comme du sel dans l’eau. Et puis une nuit comme celle-ci, sans raison particulière, sans signe avant-coureur, le Camp Lecocq vous revient d’un coup — intact, précis, avec ses odeurs de pins et de sueur, ses carrés d’herbe rase brûlée par l’été, ses réveils à cinq heures du matin et la voix de l’adjudant-chef Petitjean. Cette voix qui n’avait pas besoin de hausser le ton pour que trente hommes se redressent en même temps.

Je m’appelle Richard Caim. En décembre 1976, j’avais dix-neuf ans. J’ai eu vingt ans le 22 juillet 1977 — c’est-à-dire après. J’étais EVSOM, classe 76/12, 5e Compagnie, GITDM, Fréjus. Là-bas on m’appelait Kaï. Pour deux raisons : j’étais ceinture noire de karaté shukokai, et je portais un nom qui sonnait comme Kwai Chang Caine, le moine errant de la série Kung Fu interprété par David Carradine. Les deux me convenaient. Aujourd’hui, à l’âge qu’ils avaient alors, je veux parler de ces hommes des Troupes de Marine avant qu’il ne soit trop tard.


Les gars de la 5e Compagnie

Décembre 1976. Le froid hivernal s’était abattu sur Fréjus et sur la poussière du Camp Lecocq. Le hasard des affectations avait réuni dans notre chambrée une équipe qui n’avait rien demandé à personne. Trois sportifs venus de trois horizons différents, bien décidés — sans se l’être dit — à ne pas se laisser écraser par la machine.

Le premier soir — le soir même de notre incorporation, le jour où l’armée nous avait officiellement pris en charge — nous étions allés en boîte à Fréjus. Tous les trois. Sans réfléchir plus loin que ça. C’était une évidence, une logique de vingt ans : l’armée pouvait bien attendre au lendemain. Fréjus avait des boîtes de nuit.

Nous sommes rentrés à trois heures du matin.

Nous nous sommes fait prendre à trois heures du matin.

Huit tours de consigne. Premier jour, première punition. Le skieur, le rugbyman et le karatéka avaient établi le ton. Petitjean, quand il l’a su, n’a pas eu l’air surpris. Il avait sans doute vu passer des générations de types comme nous — des gens qui avaient besoin de tester la clôture avant de décider si elle tenait vraiment.

Elle tenait.

Il y avait Félidas. Le skieur. Montagnard tranquille du Mont-Dore, habitué au grand air des pistes du Puy de Sancy. Il avait le teint hâlé des sommets et ce calme particulier des gens qui ont l’habitude que la montagne décide à leur place. Son père était maire d’une commune du secteur — un nom ancré dans le terroir auvergnat, comme lui. Dans la poussière et le vent du Sud, Félidas apportait quelque chose qui ressemblait à de la sérénité. C’était rare.

Il y avait Mias. La force de la nature. Perpignan, le rugby catalan, la Nationale 1. Il portait un nom légendaire dans l’ovale — une dynastie qui avait fait vibrer le XV de France. L’armée l’avait laissé en sursis le plus longtemps possible, mais en décembre 1976, il avait fini par troquer le maillot pour le treillis. Pas tout à fait un appelé ordinaire, Mias : le vendredi soir, pendant que le reste de la section préparait le week-end de consigne, il bénéficiait de permissions exceptionnelles du ministère. Il prenait son sac de sport, quittait le camp, allait jouer son match de première division, et revenait le lundi matin, fatigué mais solide, avec l’odeur du camphre et les récits des troisièmes mi-temps. Personne ne trouvait à y redire. Mias était Mias.

Un jour, quelque part entre Bagnols-en-Forêt et les hauteurs du col du Coucou, alors que nous progressions en FOMEC — l’acronyme de base qu’on nous avait enseigné : Forme, Ombre, Mouvement, Éclat, Couleur ; cinq critères pour disparaître dans un terrain, visage maquillé, rien qui brille, rien qui bouge, rien qui trahit. L’armée d’aujourd’hui en a fait un FFOMECBLOT à dix critères — ils ont ajouté le Bruit, la Lumière, l’Odeur et les Traces. Nous, on en avait cinq. Ça suffisait pour se faire attraper quand même — tapis dans les fourrés, immobiles, mission : ne pas se faire repérer — je tombe sur une grenade à plâtre dans les branchages. Réflexe : je la passe à Mias, qui était à côté de moi. Mauvaise idée. Son regard m’a suffi. Il allait faire une connerie.

Mais Mias avait du métier. Il n’a pas lancé la grenade ce soir-là. Il a attendu.

Le lendemain matin, au rapport, sa place dans le rang était vide. Une seconde plus tard, une grenade passait par la fenêtre.

Un sous-officier a hurlé : « Mias — au rapport ! »

Et de quelque part, avec l’accent de Perpignan et le calme de quelqu’un qui vient de marquer un essai en coin : « Y’a pas le feu. »

Et il y avait moi. J’avais devancé l’appel pour régler mon compte avec le service au plus vite. Mes réflexes de tatami et ma condition physique étaient mes meilleurs alliés face à la discipline du Camp Lecocq — et ma langue, mon pire ennemi.

Il y avait aussi une chose que l’armée nous avait apprise, celle-là. Un mot. Un seul. Chaque matin, au rapport, chaque lever des couleurs, quand le drapeau montait dans le ciel de Fréjus et que la journée commençait officiellement — le cri claquait, collectif, sorti de trente poitrines en même temps :

Marsouin !

Ce n’était pas une formalité. C’était une déclaration. Et elle avait une conséquence concrète, que tout le monde connaissait sans qu’on ait eu besoin de l’écrire nulle part : si l’un des nôtres criait Marsouin — dans la rue, en boîte, n’importe où, n’importe quand — bagarre, agression, n’importe quelle menace — quiconque l’entendait lâchait tout et intervenait. Pas de question, pas d’hésitation. On réglait d’abord, on expliquait après.

Pas de grade là-dedans. Pas d’heure. Juste un mot qui voulait dire : je suis là.

Le skieur, le rugbyman et le karatéka. On formait un trio qui se vannait, déconnait, et transformait les contraintes du quotidien militaire en matière à rigolade. La chambrée avait une sacrée personnalité. Les mutations nous ont séparés à la fin des classes : Mias a plié son paquetage pour s’envoler vers la Martinique et le 33e RIMa au Fort Desaix. Félidas et moi avons pris d’autres routes.

Cinquante ans ont passé. Quand je repense au Camp Lecocq, je revois ces gars. La fraternité de nos vingt ans, le sport et la rigolade avaient tenu bon sous l’ancre d’or des Marsouins. C’est peut-être la seule chose qui ne s’use pas.


Le GITDM de Fréjus — dernier bastion d’une tradition

Le Groupement d’Instruction des Troupes de Marine de Fréjus — le GITDM — n’est plus.

Il a été dissous en juillet 1977, quelques mois après notre passage, avalé par la création du 4e RIMa. Avant lui il y avait eu le GIITDM, le GITTOM, le GITCM — une généalogie de sigles qui remonte à 1915, quand le général Gallieni avait fait de Fréjus le centre de transit des troupes coloniales venues de partout : Afrique, Madagascar, Indochine. Soixante ans de soldats des Troupes de Marine passés par là. Soixante ans de guerres représentées.

Nous, classe 76/12, nous étions parmi les derniers. Nous ne le savions pas. On ne sait jamais qu’on est les derniers d’une chose — on ne le comprend qu’après, quand la chose a disparu. Le 21e RIMa occupe aujourd’hui le Camp Lecocq. C’est lui l’héritier. Mais le GITDM, lui, appartient à une époque qui n’existe plus.

La garnison était organisée autour de deux camps distincts : le camp Lecocq et le camp Robert. C’est le camp Lecocq qui portait l’instruction. Le nom du colonel Le Cocq était gravé à l’entrée. Un nom. Une exigence. Un avertissement.


Les hommes qui nous commandaient

L’adjudant-chef Petitjean commandait notre section.

Il avait dix-sept ans en 1943 ou 1944. J’ai recompté depuis, à rebours, en tirant sur le fil de ses années de service. Engagé avant la fin de la guerre — à l’âge où l’on ment sur les papiers pour partir, ou où la guerre elle-même n’exige plus qu’on mente. Il avait traversé tout ce que la France avait traversé : l’Indochine d’abord, puis l’Algérie, puis le Tchad — l’opération Limousin, 1969-1972, très probablement. Trente ans de campagnes avec les Troupes de Marine. Puis Fréjus, le GITDM, et nous. Comme on confie les vieux outils qui savent encore tout faire aux mains des apprentis.

À la porte de son bureau, deux devises étaient pendues au mur comme un calicot de boutique. Qui ose gagne. Croche et tiens. Je les voyais chaque jour sans vraiment les lire. Je sais aujourd’hui ce qu’elles disaient de lui. La première : l’Indochine, les paras, les colonnes dans la nuit. La seconde : le vingt-et-unième colonial, et tout ce qui va avec.

Il ne criait pas. C’est la première chose qu’on remarquait — et c’était plus intimidant que les cris. Ce qui parlait à sa place, c’était le regard. Un regard perçant qui traversait un homme sans s’y attarder, qui enregistrait tout et ne commentait rien, qui vous laissait savoir qu’il avait vu pire et que vous étiez, pour l’instant, loin du compte. Une discipline de trente ans n’a pas besoin de bruit. Elle a besoin de constance. Il en avait à revendre, et nous, nous n’étions qu’un passage de plus dans une longue série de passages.

Il nous disait parfois, sans chercher à convaincre, avec le ton de quelqu’un qui énonce un fait vérifié : « Si vous devez vous dépasser un jour, c’est ici et nulle part ailleurs que vous le ferez. » C’était sans doute vrai. Je mets du temps à l’admettre. Mais c’était sans doute vrai.

Il fumait. Comme un sapeur. Même en marche forcée, même dans la côte, la Gitane collée aux lèvres sans que son rythme change d’un pas. Trente ans de tabac et de kilomètres, et les poumons qui suivaient encore. Quelqu’un, dans la colonne, avait toujours une bière dans le sac. On entendait les bidons s’entrechoquer à chaque foulée. Personne ne disait rien. C’était peut-être réglementaire. C’était peut-être pas.

Début 1977, il m’a confié une mission d’un genre différent. Les couloirs de la 5e Compagnie avaient des murs blancs et nus — il voulait qu’ils racontent quelque chose. Il m’a chargé de les décorer. J’ai peint des fresques : des pirogues sur des fleuves larges, des cases sous les palmes, des chasseurs tendant leurs sagaies, des silhouettes africaines en mouvement — ce style de trait épuré, presque tribal, qui dit l’essentiel d’un geste en une seule ligne. Des Asiatiques sous leurs chapeaux coniques dans les rizières. Des Touaregs perdus dans le djebel sous un soleil de pierre. Les Troupes de Marine venaient de là aussi — de tous ces ailleurs que ces hommes portaient dans leur mémoire et que les bleus comme moi ne connaissaient que par les devises punaisées aux portes.

Je n’ai jamais su si Petitjean aimait ce que j’avais fait. Il n’a pas commenté. Mais les fresques sont restées.


Le capitaine Bain commandait la 5e Compagnie au GITDM.

Il boitait. On disait que c’était Diên Biên Phu — une blessure reçue dans la cuvette en mai 1954, une jambe qui n’avait plus jamais tout à fait suivi l’autre. Il avait succédé à un capitaine Terrain, et les anciens de la compagnie disaient entre eux, avec ce goût des marsouins pour la formule courte : on était sur un bon Terrain, on est tombé dans un mauvais Bain. Moi je n’avais pas connu Terrain. J’avais Bain, et sa dureté d’homme qui a vu des camarades mourir dans une cuvette entourée de collines et qui n’a plus de patience pour les jeunes qui se plaignent d’une marche de nuit.

Un jour — je ne me souviens plus du contexte exact — il m’a demandé si je prenais les gens pour des cons. Je lui ai répondu, avec toute la sagesse souveraine de mes dix-neuf ans : « Seulement les militaires, mon capitaine. » Il m’a regardé un moment. Juste un moment. Puis il a dit, sans élever la voix : « C’est un con comme toi qui m’a sorti d’un trou à Diên Biên Phu. »

Sur le moment, ça m’a cloué le bec. J’ai mis des années à comprendre que ce n’était pas une réponse cinglante. C’était un aveu. Qu’un jeune con, ce jour-là dans la boue, avait risqué sa peau pour le tirer d’un trou. Et que lui, devenu vieux et boiteux, voyait ce jeune con-là à travers chaque appelé qui passait devant lui.

On comprend toujours plus tard.

Il y avait aussi le lieutenant Rambure. Je n’ai gardé que son nom et une silhouette. Mais il était là. Et il mérite d’être nommé.


Les hommes et leurs galons

Une chose mérite d’être dite sur ces hommes des Troupes de Marine, et elle éclaire tout le reste.

Dans l’armée française de cette époque, les galons ne racontaient pas toujours la même histoire que l’âge. Un sergent de cinquante ans, un adjudant-chef qui aurait dû être lieutenant-colonel — cela ne surprenait personne. Beaucoup avaient été cassés en cours de route. Rétrogradés. Pour avoir discuté un ordre, pour une bagarre, pour avoir dit à un supérieur ce qu’il pensait de lui avec la franchise des hommes qui ont vu suffisamment de choses pour ne plus avoir peur des conséquences. L’armée de cette génération était peuplée de ces hommes-là — des soldats complets dans des uniformes qui ne reflétaient plus exactement ce qu’ils valaient, et qui s’en moquaient. Ils avaient leur expérience. Personne ne pouvait la leur retirer.

Petitjean était peut-être de ceux-là. Bain aussi, peut-être. Je n’ai jamais posé la question. On ne pose pas ce genre de question à vingt ans. On la pose à soixante-dix, quand il est trop tard pour avoir la réponse.

Notre caporal-chef, lui, était dans une catégorie à part.

Ancien légionnaire. Cassé plusieurs fois — il portait ses galons récupérés comme d’autres portent des cicatrices, avec l’indifférence de celui à qui on ne peut plus rien apprendre sur la chute. On disait de lui, à voix basse, qu’avant la Légion il avait porté un autre uniforme. Lequel exactement, et dans quelles circonstances — je ne l’ai jamais su. Peut-être Wehrmacht. Peut-être SS. Peut-être un malgré-eux — l’un de ces Alsaciens ou Mosellans enrôlés de force par l’occupant, qui s’étaient retrouvés dans la machine allemande sans l’avoir choisi, et qui avaient ensuite rejoint la Légion parce que c’était la seule façon de se racheter une identité, ou simplement de continuer à vivre.

Je ne sais pas. Je n’ai jamais posé la question. On ne posait pas ce genre de question au Camp Lecocq.

Ce que je sais, c’est ce qu’il était en 1976 : un homme dur, compétent, imprévisible, et parfaitement à sa place dans ce camp où personne ne se racontait vraiment. Dans les Troupes de Marine, on jugeait les hommes sur ce qu’ils faisaient. Pas sur ce qu’ils avaient fait.

C’était peut-être une sagesse. C’était peut-être une nécessité. Les deux, probablement.


La vie au GITDM — ce que le corps apprend malgré lui

Le réveil sonnait avant le jour.

À coups de sifflet — quelques heures seulement après le retour d’une marche de nuit et le nettoyage des armes. Pas de grâce, pas de transition. On était debout parce qu’on était debout.

Le lit au carré. Les armoires selon un ordre immuable mesuré au centimètre — un objet qui dépassait et l’armoire atterrissait dans la cour. Les inspections arrivaient sans prévenir, à n’importe quelle heure, avec des gants blancs. Une trace de poussière au-dessus des néons : c’était reparti pour un nettoyage à fond, puis réinspection. Un coup de gant blanc au-dessus du cadre de la chambrée et, à la moindre trace, on descendait les lits dans la cour pour vider les mégots de cigarettes écrasés dans les tubes métalliques qui servaient de cendriers clandestins. Ils connaissaient toutes les combines. Elles avaient toutes déjà été inventées avant nous, et ils le savaient.

Pas de sadisme là-dedans. Une logique. Un homme qui ne maîtrise pas son espace de un mètre cinquante ne maîtrisera rien d’autre.

Les rangs, on les refaisait jusqu’à ce qu’ils soient droits. La marche au pas, en cadence, en silence. Dans les couloirs de la compagnie, il était interdit de courir. Dans le camp, il était fortement recommandé de ne pas marcher. Le corps apprend sans qu’on lui demande son avis. Vingt fois la même chose, jusqu’à ce que ce soit réflexe plutôt que pensée. Dans un accrochage, la pensée arrive trop tard.


Les marches — nuit, boue et silence autour de Fréjus

Les marches de nuit commençaient après le dîner.

Pas d’explication. Pas de destination annoncée. On partait avec le paquetage, l’arme, les rangers qui n’étaient jamais tout à fait secs du jour d’avant. Une de leurs balades favorites : le col du Coucou, en dessous de Bagnols-en-Forêt, avec tout le barda, et au pas de course s’il vous plaît.

La nuit dans les collines autour de Fréjus n’est pas douce — et les nuits sans lune étaient particulièrement appréciées pour les marches. Froide en hiver, elle sent le thym et la résine, et elle est silencieuse d’un silence qui grossit les bruits de pas, les respirations, les pierres qui roulent sous les semelles. On marchait en colonne, à intervalle, sans lumière. L’homme devant vous était votre seul repère. Sa nuque, sa silhouette, son rythme.

Les marches forcées — entendez par là des marches alternées : courir dans les descentes, marcher dans les côtes, de jour comme de nuit — pouvaient s’étirer sur vingt, trente kilomètres, paquetage complet, à une vitesse moyenne de six à sept kilomètres-heure. On n’arrive pas au bout d’une marche forcée. On la tient jusqu’à ce qu’elle se termine. Ce n’est pas la même chose.


Canjuers — ce que veut dire un vrai temps de guerrier

Le camp de Canjuers se trouve dans le Haut-Var, à mille mètres d’altitude, entre Mons et Fayence. L’hiver, là-haut, n’est pas une métaphore.

On montait trempés, on devenait gelés. La boue collait aux rangers, au treillis, aux mains. Les demi-tentes — deux moitiés de toile assemblées par deux hommes — se montaient vite parce que la nuit tombait vite et que personne n’avait envie de rester dehors plus longtemps que nécessaire. À l’intérieur, pour tenir au chaud, on allumait une bougie dans le fond d’un casque lourd posé à terre. On mettait du sel sur la mèche pour qu’elle dure plus longtemps. Ça sentait la cire froide et l’humidité et les corps qui refroidissent puis qui réchauffent puis qui refroidissent encore.

Le matin, au rapport, le capitaine Bain nous regardait. Les yeux rouges. Les uniformes raides de froid. La boue jusqu’aux genoux. La pluie battante et glacée qui continuait de tomber. Il nous regardait, et il disait — avec le calme d’un homme qui a passé des nuits autrement plus dures dans une cuvette du Tonkin :

« Ça, c’est un vrai temps de guerrier. »

Pas d’ironie. Pas de cruauté. Un constat. Presque une approbation.

On a compris ce matin-là ce que le mot guerrier voulait dire dans la bouche d’un homme qui avait le droit de le prononcer.


L’alerte Guépard — janvier 1977

Il y eut autre chose, cet hiver-là, dont on ne parlait pas mais que tout le monde sentait.

Depuis avril 1974, une archéologue française, Françoise Claustre, était retenue en otage dans le Tibesti tchadien par les rebelles du CCFAN — les Forces armées du Nord dirigées par Hissène Habré. Son mari Pierre avait été pris à son tour. Un officier français, le commandant Galopin, envoyé négocier, avait été exécuté. L’affaire durait depuis presque trois ans et la France ne savait plus comment en sortir.

En janvier 1977, les négociations entraient dans leur phase finale — la libération aurait lieu le 1er février, par l’entremise de Kadhafi. Mais on ne le savait pas encore.

Ce qu’on savait, au Camp Lecocq, c’est qu’on avait été mis en alerte. Plan Guépard — le dispositif de projection rapide des Troupes de Marine vers l’Afrique. Une semaine à tenir le paquetage prêt, à ne pas s’éloigner, à attendre un ordre qui ne venait pas. Personne n’expliquait rien. Dans les Troupes de Marine, on n’explique pas — on prépare.

Petitjean, lui, connaissait le Tchad. L’opération Limousin, 1969-1972, le Tibesti, les pistes. Il savait ce que voulait dire ce nom : Claustre. Il n’a rien dit. Il a juste serré un peu plus les marches.

La libération est venue avant l’ordre de départ. On a rangé les paquetages. On n’en a plus parlé.

Mais pendant une semaine, nous avions été, sans le savoir vraiment, à quelques heures de ce que ces hommes avaient passé leur vie à faire.

Une dernière chose mérite d’être dite.

Hissène Habré — l’homme qui avait enlevé Françoise Claustre, qui avait fait exécuter le commandant Galopin après l’avoir pris en otage alors qu’il venait négocier, qui avait tenu une femme captive mille jours dans le désert — est devenu président du Tchad en 1982. Soutenu par la France. Soutenu par les États-Unis. Utile contre Kadhafi.

Il a été reçu à Paris avec tous les honneurs de son rang.

Le commandant Galopin, lui, s’était mis au garde-à-vous au moment d’être pendu.

Certaines choses ne s’expliquent pas. Elles se constatent.


Le parcours du combattant au GITDM

Vingt-six obstacles réglementaires.

La poutre, le mur lisse, les anneaux, le fossé, la rampe de corde, la planche irlandaise, la girafe, la tyrolienne, la fosse. On le faisait en temps. On le refaisait si le temps n’était pas bon, si la forme n’était pas correcte — parce que passer un obstacle en abîmant son corps n’était pas une performance, c’était une faute. Dans le civil on appelle ça un accident. Dans les Troupes de Marine on appelle ça une erreur tactique.

Petitjean le regardait. Il ne chronométrait pas. Il regardait. La façon dont un homme se tient au moment de l’effort dit tout sur ce qu’il est. Je ne savais pas que j’étais lu comme ça. Je le sais maintenant.

L’entraînement avait un prix. Entre 1976 et 1978, au moins cinq hommes sont morts au Camp Lecocq en l’espace de six mois. Noyade, accident, malaise cardiaque. Et un capitaine retrouvé près du parcours du combattant avec treize coups de couteau dans le corps. Ouest-France en a fait un article national au printemps 1978. Une enquête. Des questions sans réponses publiques.

Pendant ces mois-là, nous courions les mêmes parcours. Nous marchions les mêmes nuits. L’un de nos camarades s’est fracturé ou foulé la cheville en pleine marche. On ne s’est pas arrêtés. Il a continué. Personne n’a commenté. C’était la règle non écrite : on tient, ou on choisit de ne pas tenir. Mais on ne s’arrête pas.

La dureté n’était pas une posture. C’était le fond de l’air.


Ce qu’ils nous ont transmis sans le dire

Aucun de ces hommes ne nous a parlé de ses campagnes.

Pas Petitjean. Pas Bain. Pas les autres. Ce n’était pas leur style. Ce n’était pas leur époque. On ne parle pas de ça — on fait avec ce que ça vous a laissé. Et ce que ça laisse se voit dans la façon de se tenir, dans la patience, dans l’absence totale de cette agitation nerveuse des gens qui n’ont encore rien traversé.

Ils se contentaient d’exister devant nous. Avec leurs jambes qui boitaient et leurs devises pendues au mur et leurs Gitanes allumées à mi-côte. Ça suffisait. Ça nous disait, sans un mot, ce qu’on devait être.

Je n’admirais pas des gradés. J’admirais des survivants — des hommes des Troupes de Marine qui avaient traversé trois guerres avant que la mienne arrive, la paix en somme, le service militaire d’un jeune de 1976, et qui nous l’avaient confiée à instruire comme s’il s’agissait de quelque chose de sérieux.

C’était sérieux. Je ne l’ai compris qu’après.

Le Rallye FETTA — le rite de passage

Il y avait une dernière épreuve. Celle qui séparait le temps de l’instruction du temps d’après.

Le Rallye — lié à la FETTA, la Formation Élémentaire Toutes Armes — n’était pas un examen. C’était un rite de passage. Plusieurs jours de terrain intensifs, sans sommeil, avec le paquetage complet, qui validaient d’un coup tout ce que les mois précédents avaient tenté d’installer. Le combat d’infanterie, la topographie de nuit à la carte et à la boussole, le secourisme sous le feu, les transmissions radio, la rusticité — tout y passait, dans l’ordre ou le désordre, selon ce que le terrain décidait.

On n’arrivait pas au rallye en sachant si on allait le finir. On arrivait avec ce qu’on avait. Et on découvrait en chemin ce que c’était.

Je l’ai terminé cinquième. Cinquième sur cinq cents. Ce qui voulait dire que le karatéka, le devanceur d’appel qui pensait savoir ce que voulait dire se dépasser, avait appris quelque chose de décisif sur lui-même dans les collines du Var.

Petitjean avait dit vrai.

La cérémonie qui suivait était sobre. L’ancre d’or. Le béret. Quelques mots. Pas de discours. Dans les Troupes de Marine, on ne célèbre pas — on reconnaît. Ce n’est pas la même chose.


La devise des Troupes de Marine

Les Troupes de Marine n’ont pas qu’une devise. Elles ont un cri.

Il monte des rizières d’Indochine, des djebels d’Algérie, des pistes du Tchad, des plages de Provence où les marsouins ont débarqué en août 1944. Il monte de Bazeilles, 31 août 1870, où le dernier carré a tenu jusqu’à la dernière cartouche dans une maison en feu — et refusé de se rendre.

Il monte du Camp Lecocq, de la 5e Compagnie, de la section Petitjean, classe 76/12, GITDM Fréjus.

Par Dieu que vive la Coloniale — Bordel !


Cet article est une première ébauche. Je cherche des témoignages, des noms, des photographies sur le GITDM de Fréjus et la classe 76/12. Je cherche à confirmer le nom du colonel commandant le GITDM en 1976-1977 — les sources disponibles indiquent le colonel Xavier de Boutray. Je cherche le parcours exact de l’adjudant-chef Petitjean, du capitaine Bain, du lieutenant Rambure. Si vous avez connu Félidas, Mias, ou si vous étiez de la 76/12 au GITDM, au 4e RIMa ou au 21e RIMa — écrivez-moi.

R.A. Caim — contact@studios-caiman.com

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