En 2007, trois personnes ont lancé depuis Pont-Saint-Esprit une web TV en direct qui fonctionnait comme une vraie chaîne : une grille 24 heures sur 24, des émissions produites en plateau, des directs à heures fixes, et une régie qui tenait dans un sac. Elle s’appelait ATV1.FR. Elle a émis pendant cinq ans, avant YouTube Live, avant Twitch, avant que les chaînes nationales ne diffusent leurs journaux en direct sur le web. Elle n’était pas la première web TV française à faire du direct, et je vais dire lesquelles l’ont précédée. Mais elle a été la première du Sud de la France, et l’une des rares à avoir fait de la télévision, au sens plein, conçue dès le départ pour Internet. J’en étais. Voici son histoire.

Juillet 2010, une terrasse face au Palais des Papes

Il est dix heures du matin. Sur la terrasse du Moutardier du Pape, à quelques mètres du Palais, une caméra est calée sur un pied entre deux tables encore vides. Un ordinateur portable tourne sous Wirecast, branché sur le wifi du restaurant. Max ajuste son micro. En face de lui, une comédienne en costume attend le signal.

Et ça part. En direct, sur Internet, depuis Avignon. Pas un extrait, pas une bande-annonce mise en ligne le lendemain : du direct, avec un présentateur, des invités, des lancements, des ratés qu’on ne peut pas couper.

Ce mois-là, nous avons reçu plus de trois cents troupes de théâtre à l’antenne. Trois cents. Depuis une terrasse prêtée par un restaurateur, avec une équipe de trois personnes, à raison de six heures de direct par jour.

En 2010, YouTube ne proposait pas encore de direct au grand public. Twitch n’existait pas. Nous, nous faisions du direct depuis trois ans déjà.

Les web TV en direct avant nous : CanalWeb, Brezhoweb

Soyons précis, parce que la précision est ce qui rend une histoire crédible. Quand nous avons démarré, d’autres avaient déjà fait de la télévision en direct sur Internet en France.

CanalWeb, à Paris, dès 1998 : quinze personnes, des studios installés dans l’ancien siège de l’ORTF, des émissions en direct à partir de janvier 1999, une quotidienne politique, plus de 8 000 heures de programmes produites avant que la bulle Internet n’emporte la société en 2001. Une vraie chaîne, avec de vrais moyens, morte avant que le haut débit n’arrive dans les foyers. Plus personne ne s’en souvient, et c’est injuste.

Brezhoweb, en Bretagne, à partir de décembre 2006 : un talk-show mensuel de deux heures en breton, en direct et en public, monté par un ancien présentateur de TV Breizh. Sept mois avant notre premier direct.

Voilà pour l’honnêteté. Ce que nous avons fait ensuite, personne ne l’avait fait dans le Sud, et presque personne ne l’avait fait ainsi : non pas des directs ponctuels ni des studios lourds, mais une chaîne complète, avec une grille permanente et des décrochages en direct, tenue par trois personnes avec un portable. Les chaînes nationales, elles, n’ont mis leurs journaux en direct sur le web que le 29 novembre 2007. Nous émettions depuis juillet.

Logo ATV1.FR à cinq bulles colorées, identité visuelle de la web TV en direct de Pont-Saint-Esprit
Le logo à bulles, décliné en une vingtaine de couleurs au fil des saisons.

Trois personnes et une idée

Le projet naît en 2006 dans les locaux de Blanc TV, quai Albert-Luynes, à Pont-Saint-Esprit, dans le Gard. Max Blanc y avait monté une société de production, ArTechVision. J’y suis arrivé avec une conviction simple, que presque personne ne partageait : la télévision sur Internet ne devait pas se contenter d’être une vidéothèque. Elle pouvait, elle devait, être en direct.

L’équipe tenait sur les doigts d’une main. Max Blanc, directeur d’antenne et présentateur. Jean-Marc, cadreur et monteur. Et moi, webmaster, chargé de la diffusion et de la création des émissions en direct.

Le nom s’est imposé de lui-même : ArTechVision, ATV. Et le « 1 », parce que nous avions la prétention d’être la première chaîne en direct sur le net. Sur notre flyer de l’époque, nous écrivions plus modestement « 1ère web TV du Sud-Est en direct ». C’était la formule juste.

Été 2007 : le premier direct

Le baptême du feu, ce fut le festival Les Excentriques, à Pont-Saint-Esprit, en juillet 2007. Le principe était déjà celui que nous garderions cinq ans. Jean-Marc tournait des reportages dans la journée, nous les montions, et le soir Max les lançait en direct depuis le plateau, avec les commentaires et les invités que le différé ne permet pas.

Pour envoyer le flux, nous utilisions une plateforme américaine que presque personne ne connaissait encore : Mogulus, dans sa version Pro. Elle venait de sortir de bêta quelques semaines plus tôt. Elle s’appellerait plus tard Livestream, puis serait rachetée par Vimeo. Nous en avons été parmi les tout premiers utilisateurs au monde.

Mais la clé, ce n’était pas la plateforme, c’était la régie. Nous travaillions sous Wirecast, un vrai logiciel de production : plusieurs caméras, changements de plans, titrages, incrustations, habillage, insertion des reportages montés, mixage des sources, encodage. Les caméras entraient dans Wirecast, Wirecast fabriquait un programme propre, et ce programme partait vers Mogulus pour être lu dans un lecteur Flash sur ATV1.FR. C’est cette chaîne technique qui nous donnait une image de plateau et non de webcam.

Une chaîne qui émet 24 heures sur 24

C’est ce qui nous distinguait des web TV qui « faisaient des directs ». Nous avions une antenne.

Mogulus permettait d’organiser les contenus en bibliothèques : reportages, émissions, musique. Ces contenus étaient rangés en playlists et programmés dans une grille. La chaîne tournait ainsi 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, sans personne devant la régie. Et quand venait l’heure d’une émission, le direct prenait l’antenne, interrompait la programmation, puis la rendait automatiquement à la fin. Direct, programmation, rediffusion, archivage : le fonctionnement d’une chaîne de télévision linéaire, sur IP, en 2007.

Et cette régie n’était pas vissée à un studio. Un portable, Wirecast, une caméra, une connexion, même un simple wifi : la chaîne émettait de là où se passait l’événement. Il n’y avait plus besoin d’un car-régie ni d’un plateau permanent. C’est ce qui nous a permis Avignon.

Bannière ATV1.FR, habillage d'antenne de la web TV en direct, années 2008-2010
Habillage d’antenne des directs du mardi et du jeudi.

La grille : mardi et jeudi, en direct

Une web TV, ce n’est pas un coup. C’est une régularité. Nous avons installé deux directs par semaine, le mardi et le jeudi. D’abord depuis les studios de Blanc TV, puis depuis le Café de la Bourse, à Pont-Saint-Esprit, transformé en plateau les soirs d’émission.

Le public a suivi. Le compteur du site, sous Joomla, affichait en moyenne 50 000 pages vues par jour, soit environ 1,5 million par mois, et ce pendant toute la durée de la chaîne. Les statistiques de Mogulus, puis de Livestream, mesurées côté lecteur vidéo et indépendantes du site, donnaient le même ordre de grandeur. Pour une chaîne du Gard tenue par trois personnes, sans budget de communication, c’était considérable.

Et puis il y avait les mails. Ils arrivaient de Singapour, du Canada, des États-Unis, d’Amérique du Sud. Des expatriés, partis parfois depuis des années, avaient trouvé ATV1.FR et regardaient, à des milliers de kilomètres, leur ville et leur région en direct. Nous pensions faire une chaîne locale. Nous faisions, sans le savoir, de la télévision pour ceux qui avaient le mal du pays.

Avignon 2010 : trois cents troupes en direct sur Internet

Nous avons couvert le festival d’Avignon plusieurs années de suite. Juillet 2010 a été notre plus gros dispositif et notre plus belle réussite.

Le matin et l’après-midi, direct depuis la terrasse du Moutardier du Pape, troupe après troupe : présentation de la pièce, extrait, entretien. Le soir, après les émissions, nous partions faire des micros-trottoirs dans la parade du Off pour repérer les compagnies que nous inviterions le lendemain.

C’est ainsi que nous avons croisé la Compagnie Kélanôtre. Cinq garçons et une fille en costumes du dix-neuvième siècle traversaient la parade en trimballant un cercueil. Ils jouaient L’impossible Monsieur Holmes, tous les soirs à 22 h au Cabestan. Une troupe extraordinaire, et un souvenir que je n’ai jamais oublié.

Techniquement, en trois semaines, pas un incident sérieux. Le problème est venu d’ailleurs. La Ville d’Avignon nous avait promis des locaux. Nous ne les avons jamais eus. La direction du Off a fait savoir qu’elle entendait nous faire payer notre présence, en invoquant un contrat d’exclusivité avec une chaîne de télévision nationale. Une chaîne qui, à l’époque, ne faisait aucun direct sur Internet. Nous, nous en faisions six heures par jour.

C’est Emmanuel Perrin, le patron du Moutardier du Pape, qui nous a sauvé la mise. Sa terrasse, son wifi, matin et après-midi, face au Palais des Papes. Le plus beau plateau qu’on ait jamais eu, on le doit à un restaurateur, pas à une institution.

Ce que YouTube ne montre pas

Si vous cherchez ATV1 sur YouTube, vous trouverez quelques vidéos et vous conclurez que nous avons peu produit. Ce serait faux. YouTube n’a jamais été notre canal : nos émissions étaient diffusées en direct sur Mogulus puis Livestream, enregistrées, programmées, rediffusées, et seules quelques-unes ont été mises en ligne sur YouTube, parfois des années plus tard. La date de publication d’une vidéo YouTube n’est pas sa date de diffusion. Cinq ans d’antenne ont laissé peu de traces publiques, et c’est le sort de la plupart des web TV de cette époque.

2012 : la fin de la chaîne

ATV1.FR s’est arrêtée officiellement en 2012. Pas par manque de public, pas par manque d’idées.

Jean-Marc est décédé. Nous étions une équipe serrée, trois personnes qui savaient exactement ce que faisait l’autre sans avoir à le dire. Continuer sans lui n’aurait pas été la même chaîne. Nous avons préféré arrêter.

Ce qu’une web TV en direct de 2007 raconte aujourd’hui

Quand je regarde un streamer sur Twitch, un journaliste en direct sur YouTube ou une conférence diffusée depuis un smartphone, je ne me dis pas que nous avons été oubliés. Je me dis que nous avions raison, et cinq ans d’avance.

ATV1 n’était pas une chaîne qui mettait de la télévision sur Internet. C’était une télévision conçue, dès le départ, pour Internet. Nous l’avons fait à trois, depuis un café du Gard et une terrasse d’Avignon, avec un logiciel de régie, une plateforme en bêta et un compteur Joomla, pendant cinq ans, avec des spectateurs à Singapour et à Montréal. Sans subvention, sans locaux officiels, et malgré ceux qui voulaient nous faire payer le droit de filmer ce que personne d’autre ne filmait.

Ce n’est pas une prouesse. C’est juste ce qui arrive quand des gens décident de faire une chose avant qu’on leur explique que c’est impossible.


Repères

  • 1998-2001 — CanalWeb, à Paris, première télévision en direct sur Internet en France ; disparaît avec la bulle.
  • Décembre 2006 — Brezhoweb lance Webnoz, talk-show mensuel en direct, en Bretagne.
  • 2006 — Naissance du projet ATV1.FR chez ArTechVision, à Pont-Saint-Esprit (Gard).
  • Juillet 2007 — Premier direct au festival Les Excentriques. Régie : Wirecast. Plateforme : Mogulus Pro, sortie de bêta la même année.
  • 29 novembre 2007 — France 2 et France 3 diffusent pour la première fois leurs journaux en direct sur le web.
  • 2007-2012 — Deux directs hebdomadaires, mardi et jeudi, depuis Blanc TV puis le Café de la Bourse. Grille automatique 24/7. En moyenne 50 000 pages vues par jour, 1,5 million par mois.
  • 2009 — Mogulus devient Livestream ; racheté par Vimeo en 2017.
  • Juillet 2010 — Festival d’Avignon : plus de 300 troupes reçues en direct depuis la terrasse du Moutardier du Pape, six heures par jour.
  • 2012 — Arrêt officiel d’ATV1.FR après le décès de Jean-Marc, cadreur et monteur de la chaîne.
  • Le nom de domaine atv1.fr a depuis été repris par une chaîne de télévision bretonne, sans aucun lien avec ATV1.FR ni ArTechVision.

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