Il y a des vérités que la République préfère ranger dans un tiroir fermé à double tour. L’histoire des origines Vichy des CRS en fait partie. Et pourtant, elle est documentée, archivée, tamponnée, référencée. Elle attend juste qu’on daigne la lire.
Les CRS sont nées des GMR de Vichy — et c’est documenté
Le 8 décembre 1944, le général de Gaulle dissout les Groupes Mobiles de Réserve (GMR) — la police paramilitaire de Vichy, créée par René Bousquet, celle qui traquait les Juifs et les résistants aux côtés de la Gestapo. Et le même jour, dans la même foulée, il crée les Compagnies Républicaines de Sécurité.
Pas de rupture. Pas de reconstruction. Un simple changement d’étiquette.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 60 % des effectifs fondateurs des CRS sont d’anciens GMR, ayant passé un tamis d’épuration que l’urgence de l’après-guerre avait rendu particulièrement poreux. Les uniformes sont les mêmes. Les cadres sont les mêmes. On retire les attributs Vichy, on coud un coq républicain, et on remet ça.
La France venait de se libérer de l’occupant. Elle venait de confier le maintien de l’ordre à ses collaborateurs.
René Bousquet, fondateur des GMR — et grand ami de François Mitterrand
C’est là que le tableau devient vraiment inconfortable.
René Bousquet — l’homme qui a organisé la rafle du Vél’ d’Hiv’ en juillet 1942, qui a passé avec les nazis l’accord permettant à la police française d’arrêter elle-même les Juifs, dont 4 000 enfants envoyés vers les camps de la mort — cet homme-là était un ami personnel de François Mitterrand.
Pas une connaissance de jeunesse vite oubliée. Une relation entretenue, assumée, prolongée. Bousquet a soutenu et financé la campagne de Mitterrand contre Giscard en 1974. Après l’élection de 1981, il était reçu à l’Élysée. Un collaborateur de Mitterrand, surpris de le voir là, s’en étonne. Mitterrand balaie : « Ne vous inquiétez pas. »
Selon l’historien Éric Roussel, Mitterrand lui devait peut-être davantage. Lors d’un déjeuner réunissant Bousquet, Mitterrand et le résistant Henri Frenay, Mitterrand aurait déclaré : « Bousquet a sauvé tout le monde autour de cette table. » Autrement dit : le futur président socialiste devait possiblement sa vie au chef de la police de Vichy.
Ce n’est qu’en 1986 — sous la pression de groupes qui dénoncent publiquement ses crimes contre l’humanité — que Mitterrand prend ses distances. En 1991, Bousquet est enfin inculpé. En 1993, avant que son procès ne s’ouvre, il est assassiné à son domicile. Le scandale s’arrête là. Serge Klarsfeld a affirmé que Mitterrand avait personnellement contribué à retarder la mise en examen pendant des années.
Récapitulons : les CRS sont nées des GMR de Vichy. Les GMR ont été créés par René Bousquet. René Bousquet était le grand ami du président socialiste qui a gouverné la France de 1981 à 1995. Et personne n’a jugé utile de fermer cette boucle.
Mai 68 : « CRS = SS », un slogan historiquement fondé
Vingt-quatre ans après la création des CRS, dans la fumée des gaz lacrymogènes du Quartier Latin, les étudiants hurlaient « CRS SS ». On leur a dit que c’était une métaphore. Un excès rhétorique de jeunes gens surexcités.
C’était de l’histoire. Mal documentée, mal formulée, mais juste.
Ces CRS qui chargeaient dans les rues de Paris en 1968 comptaient dans leurs rangs — ou dans leur hiérarchie — des hommes formés, recrutés et socialisés dans la culture de la police vichyste. Une culture d’obéissance aveugle, de brutalité assumée, de mépris du civil comme ennemi potentiel. Une culture qui ne se dissout pas par décret.
2018-2024 : la tradition des violences policières se perpétue
Rien n’a changé. Ou presque.
Lors du mouvement des Gilets Jaunes entre 2018 et 2019 : plus de 2 500 blessés dans les rangs des manifestants. 353 blessures à la tête. 30 éborgnés. Des LBD — officiellement des armes « non létales » — utilisés à bout portant sur des civils. Des nasses pour piéger des manifestants pacifiques pendant des heures sans eau ni sortie.
Et l’épisode du Burger King en décembre 2018 : neuf CRS renvoyés en correctionnelle pour avoir matraqué à coups de pied et de bâton des manifestants non hostiles réfugiés dans un fast-food — parce qu’ils pouvaient le faire, et parce que personne ne regardait.
Lors des manifestations contre la réforme des retraites en 2023 : même schéma. Journalistes frappés, RSF qui crie à l’alarme, Conseil de l’Europe qui pointe du doigt la France — la France, pas la Biélorussie, pas la Turquie — pour ses violences policières.
La doctrine a même un nom officiel depuis 2021 : la nasse. Encercler les manifestants, les retenir dans un périmètre sans issue. Quelqu’un a une autre façon d’appeler ça ?
Ce qu’on ne dit pas lors des anniversaires des CRS
En décembre 2024, les CRS fêtaient leurs 80 ans. Le Monde titrait « les mal-aimés de la République ». Touchant. On y parlait de leur image, de leur manque de reconnaissance, de l’ingratitude du public.
On y parlait moins de Bousquet. Moins des GMR. Moins des 60 %. Moins de Mitterrand.
Parce qu’admettre la filiation entre les CRS et les origines Vichy, c’est admettre que la République n’a jamais vraiment soldé ses comptes avec la collaboration. Qu’elle a juste mis un nouveau costume à ses chiens de garde. Que la brutalité qu’on filme aujourd’hui sur nos téléphones n’est pas une dérive — c’est une continuité.
La République est ainsi faite : elle commémore, elle inaugure des plaques, elle prononce des discours solennels. Et elle garde ses squelettes soigneusement rangés dans des placards bien cirés.
Conclusion : CRS = SS ?
Non. Ce n’est pas exactement la même chose. Les CRS ne déportent pas. Ils n’assassinent pas en masse.
Mais ils sont nés du même ventre. Formés dans la même culture de l’ordre à tout prix, du civil comme suspect, de la matraque comme argument. Et quatre-vingts ans de République n’y ont strictement rien changé.
Les étudiants de 68 insultaient. Ils n’avaient pas tort.
Sources : Archives du gouvernement français (circulaire 1995) — Alain Pinel, Une police de Vichy, L’Harmattan 2004 — Le Monde, décembre 2024 — Éric Roussel, François Mitterrand, de l’intime au politique — Pierre Péan, Une jeunesse française, Fayard 1994 — RSF — Brut Media — David Dufresne, décompte Gilets Jaunes.