Petit catalogue, tendre et féroce, de l’hypocrisie écologique ordinaire — celle des donneurs de leçons qui détruisent précisément ce qu’ils prétendent sauver. Je vous préviens : je n’en sors pas indemne non plus.
Quand je rêvais de l’an 2000
Quand j’étais gosse, à Paris, dans les années 60, je rêvais de l’an 2000.
C’était l’époque où l’on promettait tout. Les voitures voleraient. Les villes seraient propres. On habiterait des bulles, on mangerait des pilules, et surtout — surtout — on en aurait fini avec les fils.
Parce qu’il y avait des fils partout. Le ciel de Paris était un grillage. Des câbles, des poteaux, des lignes qui zébraient les toits, le tram, le téléphone, l’électricité — une toile d’araignée tendue au-dessus de nos têtes. Et moi, le nez en l’air, je me disais : en l’an 2000, tout ça sera enterré. Disparu. On lèvera les yeux et on verra le ciel. Le vrai.
J’avais fait le calcul. En l’an 2000, j’aurais quarante ans. L’âge parfait. Assez vieux pour comprendre, assez jeune pour en profiter. Je verrais enfin la nature comme elle était au départ. Avant nous. Réparée.
Et puis l’an 2000 est arrivé.
Et tout a foiré.
Je précise donc tout de suite : je ne sauve rien. Ni la planète, ni les baleines, ni mon âme. Je suis un consommateur ordinaire, médiocre, parfaitement raccord avec son époque. C’est précisément ce qui m’autorise à parler. On ne fait bien la leçon que quand on a renoncé à en donner.
Parce qu’eux, ils en donnent.
Petit tour, donc, dans le grand musée vivant de l’hypocrisie écologique.
Petit bestiaire de l’hypocrisie écologique
Il y a cette fille.
Écolo, forcément. Ça se sent avant même qu’elle parle — il flotte une odeur de patchouli et de reproche dans l’air.
Elle m’a fait une leçon de vie, un soir. Le genre rebelle. Insoumise. L’œil qui brille de cette conviction très particulière qu’ont les gens qui n’ont jamais terminé un seul livre, mais qui ont vu le documentaire.
Elle m’explique la planète. Entre deux taffes. Parce qu’elle fume comme un sapeur-pompier qui aurait renoncé. Jusque dans le lit. Mais — et c’est là que c’est beau — du tabac roulé à la main. Et le joint qui suit, bio. Le cancer, oui, mais un cancer éthique. Un cancer en circuit court. Une métastase qui respecte le producteur.
Et elle milite. Pour la culture du CBD. Ce qui, dans son esprit, la situe quelque part entre Gandhi et Rosa Parks. Elle ne s’assoit pas au fond du bus, elle… roule.
Le vegan en cuir vintage
Ensuite il y a le végane. Celui qui ne mangerait pas un œuf, par respect pour la poule, pour son épanouissement personnel, ses rêves de poule. Mais qui porte des Doc Martens. En cuir. Donc en vache. Parce que — attention — c’est vintage. La vache est morte, certes, mais il y a longtemps, et avec une certaine allure. Ce n’est plus de l’exploitation, à ce stade. C’est du patrimoine.
Ou alors il met des baskets fabriquées en Chine. Pour ne pas exploiter les animaux. Parce que les petits Chinois, eux, à douze ans, douze heures par jour, ne sont pas tout à fait des animaux. Ils n’ont pas de fourrure. Ils n’entrent pas dans le calcul. La bonne conscience a des frontières, et elles s’arrêtent précisément là où commence le tee-shirt à neuf euros.
Le loup au quinoa et la forêt en papier
Le même refuse de donner de la viande à son chien. Le chien. Qui est un loup. Qu’il met au quinoa parce qu’il est cruel de tuer des animaux. Et le chien le regarde, avec ces yeux qui veulent dire : « Rends-moi à la nature. Je t’en supplie. Je mangerai le facteur, le voisin, et toi en dessert. » Mais non. Le loup aura sa galette de légumineuses. Et il pleurera intérieurement la mémoire de ses ancêtres.
Et il ne lit pas sur liseuse. Ah non. Lui, il aime le papier. L’odeur du livre. Le grain de la page. Il défend la forêt. En la transformant en polar de gare. Il pleure sur l’Amazonie tout en feuilletant son cadavre.
Le circuit court qui passe par Shenzhen
Et puis il y a l’amoureux du circuit court.
Celui qui ne jure que par le commerçant local. Le vrai. L’artisan. La main de l’homme. Il veut soutenir le petit, le proche, celui qui a une boutique avec une vitrine et un prénom.
Alors il y va. Il achète. Quatre fois le prix. Et il repart, le cœur gonflé, avec la sensation d’avoir sauvé un quartier.
Sauf que le commerçant, lui, il a commandé l’article la veille sur Temu. Ou AliExpress. Ou Amazon. Il l’a sorti du carton, gratté l’étiquette, posé sur l’étagère avec un éclairage chaleureux, et multiplié par quatre.
Le circuit court, donc. Pékin, Roissy, l’arrière-boutique, l’étagère. Un circuit court d’une dizaine de milliers de kilomètres, mais avec un sourire à la caisse et un « merci, bonne journée » qui vaut bien le surcoût.
Deux personnes contentes. L’une croit soutenir l’autre. L’autre soutient surtout sa marge. Et tout le monde a la conscience tranquille, ce qui, au fond, est le seul produit vraiment fabriqué localement.
Le Reiki, le féminisme et la cage
Et puis il y a la maître Reiki.
Végane, évidemment. Quinoa le midi, thé vert entre deux séances de méditation. Elle impose les mains. Elle rééquilibre tes chakras, ton aura, ton karma — tout, sauf son propre niveau de stress, qui avoisine celui d’un contrôleur aérien un soir de grève.
Parce qu’elle est sereine. Profondément sereine. D’une sérénité tellement totale qu’elle vous engueule si vous respirez mal. Elle a trouvé la paix intérieure. Elle vous en parle pendant quarante minutes, avec une crispation dans la mâchoire qui ferait pâlir un cadre de chez Amazon.
Et c’est aussi une militante. Féministe. La vraie, la dure. Elle s’est battue contre la cage, toute sa vie, contre les diktats, les injonctions, les carcans. Un combat noble. Sincère. Nécessaire, même.
Sauf qu’à force de s’attaquer aux barreaux, elle a fini par leur ressembler. Elle a tant lutté contre tout ce qu’on prétendait lui imposer — la douceur, la légèreté, le plaisir, le rire — qu’elle a tout jeté avec l’eau du bain. Y compris le bain.
Le Reiki guérit tout, paraît-il. Il n’a juste pas encore trouvé comment réparer la joie.
Les hommes herbivores et l’amour en silicone
Et le plus beau, c’est ce que tout cela produit.
Parce qu’à force de verrouiller, de border, de transformer chaque approche en procédure et chaque maladresse en procès, on a fini par fabriquer un homme nouveau. Pas l’homme meilleur qu’on espérait. Un homme qui n’ose plus. Qui regarde une femme dans un bar et qui calcule, avant de dire bonjour, le risque juridique de l’opération. Alors il renonce.
Et au Japon — toujours en avance d’un désastre — ils ont déjà un mot pour lui : les sōshoku danshi, les « hommes herbivores ». Ceux qui broutent. Qui ne chassent plus, ne séduisent plus, ne tentent plus rien. Qui rentrent chez eux, le soir, retrouver leur love doll. Une poupée de silicone qu’on habille, qu’on coiffe, à qui l’on parle, qu’on « épouse » même — parce qu’avec elle, au moins, il n’y a pas de malentendu. Pas de regard de travers. Pas de tribunal.
On a remplacé la femme par une statue. Et on appelle ça de l’amour pur.
On voulait libérer les rapports entre les êtres. On a obtenu un type qui fait la conversation à un mannequin parce que c’est moins risqué. La cage a tellement bien fonctionné que les oiseaux préfèrent désormais les oiseaux en plastique.
Ces hommes que je connais
Et je voudrais bien rire de cet homme-là. Le montrer du doigt. Faire mon malin. Sauf que je le connais. Pas au Japon. Ici. En France. Des types très bien, intelligents, drôles, qui ont fini par baisser les bras. Qui ne tentent plus rien parce que tenter coûte trop, rapporte trop peu, et finit trop souvent mal.
Et le confort, maintenant, est à portée de main. Surtout depuis que les machines parlent. Parce qu’on en est là : il existe désormais des intelligences artificielles avec qui l’on peut tenir une vraie conversation. Nuancée. Patiente. Qui ne soupire pas. Qui ne juge pas. Qui se souvient de ce qu’on a dit. Qui ne part jamais en claquant la porte.
C’est confortable. C’est même un peu terrifiant à quel point c’est confortable. Et c’est exactement le piège. Parce qu’une machine qui vous donne toujours raison, ce n’est pas une rencontre. C’est un miroir poli. Elle ne vous offre pas l’autre — elle vous offre vous, en mieux éclairé. Et l’autre, le vrai, celui qui contredit, qui déçoit, qui résiste, qui coûte, c’est précisément lui qui fait que ça vaut le coup.
L’homme herbivore n’a pas trouvé une solution. Il a trouvé une sortie. Et nous, les enfants de 1960 qui voulions voir la nature comme elle était au départ, nous voilà tentés de finir notre vie à faire la conversation à un programme. Réparés, peut-être. Mais réparés tout seuls.
Sauver le climat en jet privé
Et puis il y a le militant du climat. Celui qui prend l’avion pour aller manifester contre l’avion.
Qui traverse trois fuseaux horaires, en classe affaires, pour aller s’asseoir en cercle à l’autre bout de la planète et conclure, après quatre jours de buffet, qu’il faudrait vraiment moins voyager. La grande messe annuelle : des dizaines de milliers de personnes venues se regarder dans les yeux et se promettre de faire un effort. L’année prochaine. Dans une autre ville. Encore plus loin.
Le SUV électrique et la mine chilienne
Il y a celui qui a sauvé la planète en achetant un SUV électrique. Deux tonnes et demie. Une batterie au lithium arrachée à une mine chilienne, dans un trou si vaste qu’on le voit depuis l’espace, creusé par des gens qu’il ne croisera jamais. Tout ça pour transporter soixante kilos de bonne conscience jusqu’à la salle de sport. Où il montera sur un vélo. Pour pédaler. Sans avancer. Il a remplacé le cheval par une centrale électrique sur roues, et il appelle ça rouler propre. Propre chez lui. Le sale, on l’a juste déplacé là où il ne regarde pas.
L’ami des bêtes, au-dessus d’une certaine taille
Et il y a l’ami des bêtes. Le vrai. L’antispéciste. Celui qui aime tellement les animaux qu’il a mis son chat au régime éthique. Son chat — un fauve, un tueur né, une bête qui descend du tigre et qui rêve, la nuit, de t’ouvrir la gorge par pure affection. Il en a fait un bouddhiste. De force. Le même écrase trois cents moustiques par été sans un battement de cil, décime une colonie de fourmis et pose des pièges au cafard avec une sérénité de bourreau. Parce que son amour des bêtes a une taille minimale. En dessous d’un certain gabarit, l’animal cesse d’être un frère pour redevenir une nuisance. La compassion, chez lui, se mesure au mètre ruban.
La liste ne s’arrête jamais
Et je pourrais continuer.
Je pourrais te parler de la tomate bio, sans pesticides, mais emballée sous trois couches de plastique et venue d’Espagne en camion frigorifique au mois de janvier.
Du minimaliste qui ne possède plus rien, mais qui te le fait savoir, parce que son vide coûte cher et se photographie bien — la pauvreté en édition limitée.
Du papa anti-écrans qui élève ses gosses sans tablette, sauf en vacances, sauf en voiture, sauf quand il veut la paix, c’est-à-dire tout le temps.
De celui qui paie six cents euros un stage pour apprendre à dire non, et qui n’ose pas dire non au type qui lui vend le stage.
Du « consommons local » qui boit, chaque matin, un café cultivé à six mille kilomètres — mais torréfié dans le quartier, ce qui efface le voyage, paraît-il.
De la cure détox. Du compost connecté en Bluetooth. De l’eau en bouteille de verre consignée, livrée par camion. Du sac en coton bio qu’il faut réutiliser sept mille fois pour amortir sa fabrication, et qu’on perd au bout de trois.
Je pourrais continuer longtemps. C’est ça, le problème. La liste ne s’arrête jamais.
Le grand combat qui a tout raté
Et au-dessus de tout ça — au-dessus des individus, de leurs petites contradictions de détail — il y a la grande œuvre collective : le sommet de l’hypocrisie écologique, le chef-d’œuvre national.
On a livré bataille contre le nucléaire. Des années. Des manifestations, des pétitions, des banderoles. On allait fermer les centrales, ces monstres, et sauver l’avenir. Et on a gagné. Alors on a couvert le pays d’éoliennes.
Vous vous souvenez de mes fils électriques ? De ce ciel de Paris quadrillé de câbles que je voulais voir disparaître ? Eh bien les fils ne sont jamais partis. Ils ont juste poussé des hélices. On a remplacé la toile d’araignée par des ventilateurs de cent mètres plantés dans les champs, et on a appelé ça le progrès.
Et comme le vent, lui, n’a pas signé l’accord de Paris — comme il souffle quand il veut et s’arrête quand il faut — on a dû trouver du courant ailleurs. Alors l’Allemagne, vertueuse, antinucléaire, exemplaire, a rouvert ses centrales à charbon. Du charbon bio, j’imagine. Du lignite équitable. Et nous, le grand pays qui avait gagné son combat, on rachète parfois notre électricité à l’extérieur, au gré du marché, au prix du Black Friday — moins quinze pour cent les bons jours, plus trois cents pour cent les mauvais.
L’enfant de 1960 voulait lever les yeux et voir le ciel. Il a quarante ans depuis longtemps. Il lève les yeux. Et il voit des pales tourner dans la fumée d’une centrale allemande.
Celle dont je ne ris pas
Et puis il y a celle dont je ne ris pas.
Celle qui n’a jamais menti, jamais triché, jamais fait semblant. Pas une hypocrite. L’inverse exact. La seule, dans toute cette galerie, qui était parfaitement cohérente.
Elle ne roulait qu’à vélo. En ville. Parce que c’était plus propre, plus sain, plus près de la nature. Pas de voiture, pas de moteur, pas de fumée. Et pas de cigarette — jamais. Pas une seule de toute sa vie. Elle prenait soin d’elle comme on prend soin d’un jardin.
Elle pédalait. Tous les jours. Le nez à hauteur de pot d’échappement. Des années à respirer à pleins poumons, à l’effort, bouche ouverte, le souffle des camions, des bus, des diesels arrêtés au feu rouge. Elle avalait la ville entière, à fond, en croyant respirer la liberté.
Elle est morte d’un cancer du poumon. Un cancer de fumeur. Sans avoir fumé.
La ville lui a offert, gratuitement, la maladie qu’elle avait refusée toute sa vie. Elle avait tout fait comme il fallait. Absolument tout. Et ça n’a rien changé.
C’est là que j’arrête de ricaner. Les autres, je peux m’en moquer — ils trichent, ils s’arrangent, ils se mentent, ça les regarde. Mais elle, non. Elle était sincère. Et le monde l’a punie précisément pour ça.
Il n’y a pas de morale à cette histoire. C’est bien ça, le problème. On voudrait que la vertu protège. Elle ne protège de rien. Elle vous laisse seulement plus nu devant l’absurde.
Je ne vaux pas mieux. Ou peut-être que si.
Je le redis, pour être honnête : je ne vaux pas mieux. Je n’ai rien sauvé, rien réparé, rien tenu de ce que ce gamin avait promis.
Sauf, peut-être, sur un point. Un seul.
Je n’ai pas fait d’enfants.
Il y a quarante ans, quand je le disais, on me regardait avec ce petit air désolé, et on me sortait le mot qui clôt toute discussion : « égoïste ». Ne pas transmettre, ne pas perpétuer, ne pas offrir un petit-fils à sa mère — égoïste.
Aujourd’hui, je me pose la question dans l’autre sens. L’égoïste, c’était qui, au juste ?
Moi, qui me suis abstenu ? Ou ceux qui se sont fait plaisir, qui ont voulu leur part de bonheur familial, sans jamais se demander quel monde ils déposaient sur les épaules des gosses qu’ils mettaient dedans ?
On ne fait pas un enfant pour l’enfant. On le fait pour soi. Et on appelle ça de l’amour.
Pour le reste, je n’ai aucune leçon à donner. Je fais juste l’économie de la leçon — c’est ma seule vertu, et elle est gratuite. C’est sans doute la seule chose, ici, qui ne se vende pas au prix du Black Friday.
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