Nos chers élus, ces sommités de la pensée, ces titans de la vision à court terme, s’agitent encore. En effet, ils s’attaquent aux GAFA avec la fougue d’un don Quichotte qui, pour combattre les moulins à vent, aurait décidé de déclarer la guerre au vent lui-même. C’est charmant, c’est touchant, mais surtout d’une incompétence abyssale.

Leur grand dessein ? La « souveraineté numérique ». Le terme est joli. Toutefois, il sonne bien à la radio, entre deux spots de publicité pour des yaourts bio. Ces décideurs parlent de réguler, de contraindre, de légiférer, persuadés qu’ils tiennent les leviers du monde parce qu’ils occupent des bureaux avec de la moquette épaisse et des drapeaux en soie.

La réalité, pourtant, est d’une simplicité brutale qui semble échapper à ces esprits si occupés à brasser de l’air dans les antichambres du pouvoir.

Le mythe de la souveraineté technique (l’illusion de l’AFNIC et de l’EURid)

Il existe deux mondes qui ne se croisent jamais, surtout pas dans les discours ministériels. Le premier est celui de la « souveraineté de papier ». C’est l’AFNIC, c’est l’EURid, c’est le .fr ou le .eu, c’est l’Europe qui s’agite pour pondre des règlements. Par conséquent, cela constitue le certificat de baptême que l’État ou l’Union vous délivre pour vous autoriser à exister techniquement sur le réseau.

Certes, c’est gratifiant, ça rassure le contribuable, ça donne l’illusion de la maîtrise. Néanmoins, vous croyez être chez vous parce que votre nom de domaine est administré par des instances nationales ou européennes ? **Il s’agit là d’**une erreur de débutant. L’État garantit que votre site est « résolu » par les serveurs DNS, une prouesse administrative qui n’a aucune valeur marchande face aux géants du Web. C’est une souveraineté de façade, un décor de théâtre posé sur une scène dont les véritables propriétaires ne sont pas à Paris ni à Bruxelles.

Google : le véritable arbitre de votre existence numérique

Mais il y a le second monde. La souveraineté de l’attention. Ce monde-là n’est pas géré par un ministère, mais bien par les algorithmes de Mountain View.

Ce n’est pas de la science-fiction, mais un exercice de pouvoir quotidien. Prenez le cas des extensions comme le .tk (Tokelau) ou le .ml (Mali) : quand Google a décidé qu’elles étaient devenues des nids à spam et à phishing, le moteur de recherche ne les a pas « interdites ». Il les a simplement rayées de la carte visuelle. Pour l’internaute, ces extensions ont cessé d’exister.

De la même manière, regardez la Chine ou la Russie : Google adapte ses résultats pour se plier aux censures locales. Il invisibilise, il filtre, il sélectionne ce qui est « pertinent » selon ses propres critères, ou ceux des puissants du moment.

Demain, pour une humeur passagère ou une mise à jour algorithmique, Google peut reproduire cela avec votre .fr ou votre .eu. À ce titre, pas une loi, pas un décret, pas une convocation devant un juge. Juste une ligne de code. Un clic. Une suppression.

Techniquement, votre nom de domaine continuera d’exister. Votre serveur répondra, vos emails circuleront dans le vide, dans un silence de cathédrale. En revanche, pour le reste de l’humanité, vous aurez cessé d’exister. Vous ne serez plus qu’un fantôme numérique, une entité invisible, bannie du grand livre des visibilités. C’est la mort numérique. Une mort sans procès, sans avocat, sans recours, sans même la dignité d’une notification par huissier.

Pourquoi choisir le .fr ou le .eu est une erreur stratégique

Nos politiques, dans leur partie d’échecs imaginaire, croient déplacer des pions. En réalité, ils sont les pions. Ils jouent sur un plateau qui ne leur appartient pas, avec des règles qu’ils ne comprennent pas, face à un adversaire qui possède le plateau, les pièces, et le droit de changer les règles dès qu’il se lasse de la partie.

C’est pourquoi, quand je vois un chef d’entreprise construire son avenir sur une extension nationale comme le .fr ou européenne comme le .eu, je ne peux m’empêcher de sourire. D’ailleurs, c’est une forme d’optimisme que je qualifierais de suicidaire. Choisir ces extensions, c’est bâtir sa maison sur un terrain dont le propriétaire — le moteur de recherche — peut décider de la raser, de la déplacer ou de l’ensevelir sous une montagne de données dès que votre existence contrariera son modèle économique.

Il y a chez nos décideurs ce mépris savoureux pour la technique. Ainsi, ils imaginent l’Internet comme un service public, comme l’électricité ou le courrier, avec des lois et des gendarmes. C’est une erreur de jeunesse. Au contraire, c’est un écosystème commercial, un champ de bataille privé où les régulations nationales ne pèsent pas plus lourd qu’une promesse électorale.

Alors, continuez à légiférer, messieurs. Continuez à convoquer les grands patrons américains. C’est un excellent divertissement. Pendant ce temps, le monde, le vrai, celui des flux et de la visibilité, continuera de tourner sans vous, sous la houlette de ceux qui ont compris que, sur Internet, la loi ne vaut que tant que l’algorithme daigne vous laisser une place.

La souveraineté numérique n’est pas un texte de loi. C’est une stratégie de survie. Et à ce jeu-là, l’État français est en train de perdre pied, entraînant dans sa chute ceux qui croient encore à la protection des frontières numériques.

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