{"id":47768,"date":"2026-11-06T19:39:15","date_gmt":"2026-11-06T18:39:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.studios-caiman.com\/?p=47768"},"modified":"2026-11-06T20:04:53","modified_gmt":"2026-11-06T19:04:53","slug":"gitdm-frejus-classe-76-12-troupes-de-marine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.studios-caiman.com\/index.php\/gitdm-frejus-classe-76-12-troupes-de-marine\/","title":{"rendered":"Par Dieu que vive la Coloniale \u2014 GITDM, Fr\u00e9jus, classe 76\/12"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a des endroits qui ne vous l\u00e2chent pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cinquante ans peuvent passer. Les visages s\u2019effacent, les noms s\u2019\u00e9moussent, les d\u00e9tails se dissolvent dans le temps comme du sel dans l\u2019eau. Et puis une nuit comme celle-ci, sans raison particuli\u00e8re, sans signe avant-coureur, le Camp Lecocq vous revient d\u2019un coup \u2014 intact, pr\u00e9cis, avec ses odeurs de pins et de sueur, ses carr\u00e9s d\u2019herbe rase br\u00fbl\u00e9e par l\u2019\u00e9t\u00e9, ses r\u00e9veils \u00e0 cinq heures du matin et la voix de l\u2019adjudant-chef Petitjean. Cette voix qui n\u2019avait pas besoin de hausser le ton pour que trente hommes se redressent en m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m\u2019appelle Richard Caim. En d\u00e9cembre 1976, j\u2019avais dix-neuf ans. J\u2019ai eu vingt ans le 22 juillet 1977 \u2014 c\u2019est-\u00e0-dire apr\u00e8s. J\u2019\u00e9tais EVSOM, classe 76\/12, 5e Compagnie, GITDM, Fr\u00e9jus. L\u00e0-bas on m\u2019appelait Ka\u00ef. Pour deux raisons : j\u2019\u00e9tais ceinture noire de karat\u00e9 shukokai, et je portais un nom qui sonnait comme Kwai Chang Caine, le moine errant de la s\u00e9rie <em>Kung Fu<\/em> interpr\u00e9t\u00e9 par David Carradine. Les deux me convenaient. Aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019\u00e2ge qu\u2019ils avaient alors, je veux parler de ces hommes des Troupes de Marine avant qu\u2019il ne soit trop tard.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les gars de la 5e Compagnie<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9cembre 1976. Le froid hivernal s\u2019\u00e9tait abattu sur Fr\u00e9jus et sur la poussi\u00e8re du Camp Lecocq. Le hasard des affectations avait r\u00e9uni dans notre chambr\u00e9e une \u00e9quipe qui n\u2019avait rien demand\u00e9 \u00e0 personne. Trois sportifs venus de trois horizons diff\u00e9rents, bien d\u00e9cid\u00e9s \u2014 sans se l\u2019\u00eatre dit \u2014 \u00e0 ne pas se laisser \u00e9craser par la machine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier soir \u2014 le soir m\u00eame de notre incorporation, le jour o\u00f9 l\u2019arm\u00e9e nous avait officiellement pris en charge \u2014 nous \u00e9tions all\u00e9s en bo\u00eete \u00e0 Fr\u00e9jus. Tous les trois. Sans r\u00e9fl\u00e9chir plus loin que \u00e7a. C\u2019\u00e9tait une \u00e9vidence, une logique de vingt ans : l\u2019arm\u00e9e pouvait bien attendre au lendemain. Fr\u00e9jus avait des bo\u00eetes de nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous sommes rentr\u00e9s \u00e0 trois heures du matin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous nous sommes fait prendre \u00e0 trois heures du matin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Huit tours de consigne. Premier jour, premi\u00e8re punition. Le skieur, le rugbyman et le karat\u00e9ka avaient \u00e9tabli le ton. Petitjean, quand il l\u2019a su, n\u2019a pas eu l\u2019air surpris. Il avait sans doute vu passer des g\u00e9n\u00e9rations de types comme nous \u2014 des gens qui avaient besoin de tester la cl\u00f4ture avant de d\u00e9cider si elle tenait vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle tenait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait F\u00e9lidas. Le skieur. Montagnard tranquille du Mont-Dore, habitu\u00e9 au grand air des pistes du Puy de Sancy. Il avait le teint h\u00e2l\u00e9 des sommets et ce calme particulier des gens qui ont l\u2019habitude que la montagne d\u00e9cide \u00e0 leur place. Son p\u00e8re \u00e9tait maire d\u2019une commune du secteur \u2014 un nom ancr\u00e9 dans le terroir auvergnat, comme lui. Dans la poussi\u00e8re et le vent du Sud, F\u00e9lidas apportait quelque chose qui ressemblait \u00e0 de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. C\u2019\u00e9tait rare.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait Mias. La force de la nature. Perpignan, le rugby catalan, la Nationale 1. Il portait un nom l\u00e9gendaire dans l\u2019ovale \u2014 une dynastie qui avait fait vibrer le XV de France. L\u2019arm\u00e9e l\u2019avait laiss\u00e9 en sursis le plus longtemps possible, mais en d\u00e9cembre 1976, il avait fini par troquer le maillot pour le treillis. Pas tout \u00e0 fait un appel\u00e9 ordinaire, Mias : le vendredi soir, pendant que le reste de la section pr\u00e9parait le week-end de consigne, il b\u00e9n\u00e9ficiait de permissions exceptionnelles du minist\u00e8re. Il prenait son sac de sport, quittait le camp, allait jouer son match de premi\u00e8re division, et revenait le lundi matin, fatigu\u00e9 mais solide, avec l\u2019odeur du camphre et les r\u00e9cits des troisi\u00e8mes mi-temps. Personne ne trouvait \u00e0 y redire. Mias \u00e9tait Mias.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, quelque part entre Bagnols-en-For\u00eat et les hauteurs du col du Coucou, alors que nous progressions en FOMEC \u2014 l\u2019acronyme de base qu\u2019on nous avait enseign\u00e9 : Forme, Ombre, Mouvement, \u00c9clat, Couleur ; cinq crit\u00e8res pour dispara\u00eetre dans un terrain, visage maquill\u00e9, rien qui brille, rien qui bouge, rien qui trahit. L\u2019arm\u00e9e d\u2019aujourd\u2019hui en a fait un FFOMECBLOT \u00e0 dix crit\u00e8res \u2014 ils ont ajout\u00e9 le Bruit, la Lumi\u00e8re, l\u2019Odeur et les Traces. Nous, on en avait cinq. \u00c7a suffisait pour se faire attraper quand m\u00eame \u2014 tapis dans les fourr\u00e9s, immobiles, mission : ne pas se faire rep\u00e9rer \u2014 je tombe sur une grenade \u00e0 pl\u00e2tre dans les branchages. R\u00e9flexe : je la passe \u00e0 Mias, qui \u00e9tait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi. Mauvaise id\u00e9e. Son regard m\u2019a suffi. Il allait faire une connerie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais Mias avait du m\u00e9tier. Il n\u2019a pas lanc\u00e9 la grenade ce soir-l\u00e0. Il a attendu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lendemain matin, au rapport, sa place dans le rang \u00e9tait vide. Une seconde plus tard, une grenade passait par la fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un sous-officier a hurl\u00e9 : <em>\u00ab Mias \u2014 au rapport ! \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et de quelque part, avec l\u2019accent de Perpignan et le calme de quelqu\u2019un qui vient de marquer un essai en coin : <em>\u00ab Y\u2019a pas le feu. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et il y avait moi. J\u2019avais devanc\u00e9 l\u2019appel pour r\u00e9gler mon compte avec le service au plus vite. Mes r\u00e9flexes de tatami et ma condition physique \u00e9taient mes meilleurs alli\u00e9s face \u00e0 la discipline du Camp Lecocq \u2014 et ma langue, mon pire ennemi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait aussi une chose que l\u2019arm\u00e9e nous avait apprise, celle-l\u00e0. Un mot. Un seul. Chaque matin, au rapport, chaque lever des couleurs, quand le drapeau montait dans le ciel de Fr\u00e9jus et que la journ\u00e9e commen\u00e7ait officiellement \u2014 le cri claquait, collectif, sorti de trente poitrines en m\u00eame temps :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Marsouin !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n\u2019\u00e9tait pas une formalit\u00e9. C\u2019\u00e9tait une d\u00e9claration. Et elle avait une cons\u00e9quence concr\u00e8te, que tout le monde connaissait sans qu\u2019on ait eu besoin de l\u2019\u00e9crire nulle part : si l\u2019un des n\u00f4tres criait <em>Marsouin<\/em> \u2014 dans la rue, en bo\u00eete, n\u2019importe o\u00f9, n\u2019importe quand \u2014 bagarre, agression, n\u2019importe quelle menace \u2014 quiconque l\u2019entendait l\u00e2chait tout et intervenait. Pas de question, pas d\u2019h\u00e9sitation. On r\u00e9glait d\u2019abord, on expliquait apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas de grade l\u00e0-dedans. Pas d\u2019heure. Juste un mot qui voulait dire : <em>je suis l\u00e0.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le skieur, le rugbyman et le karat\u00e9ka. On formait un trio qui se vannait, d\u00e9connait, et transformait les contraintes du quotidien militaire en mati\u00e8re \u00e0 rigolade. La chambr\u00e9e avait une sacr\u00e9e personnalit\u00e9. Les mutations nous ont s\u00e9par\u00e9s \u00e0 la fin des classes : Mias a pli\u00e9 son paquetage pour s\u2019envoler vers la Martinique et le 33e RIMa au Fort Desaix. F\u00e9lidas et moi avons pris d\u2019autres routes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cinquante ans ont pass\u00e9. Quand je repense au Camp Lecocq, je revois ces gars. La fraternit\u00e9 de nos vingt ans, le sport et la rigolade avaient tenu bon sous l\u2019ancre d\u2019or des Marsouins. C\u2019est peut-\u00eatre la seule chose qui ne s\u2019use pas.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le GITDM de Fr\u00e9jus \u2014 dernier bastion d\u2019une tradition<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Groupement d\u2019Instruction des Troupes de Marine de Fr\u00e9jus \u2014 le GITDM \u2014 n\u2019est plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il a \u00e9t\u00e9 dissous en juillet 1977, quelques mois apr\u00e8s notre passage, aval\u00e9 par la cr\u00e9ation du 4e RIMa. Avant lui il y avait eu le GIITDM, le GITTOM, le GITCM \u2014 une g\u00e9n\u00e9alogie de sigles qui remonte \u00e0 1915, quand le g\u00e9n\u00e9ral Gallieni avait fait de Fr\u00e9jus le centre de transit des troupes coloniales venues de partout : Afrique, Madagascar, Indochine. Soixante ans de soldats des Troupes de Marine pass\u00e9s par l\u00e0. Soixante ans de guerres repr\u00e9sent\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous, classe 76\/12, nous \u00e9tions parmi les derniers. Nous ne le savions pas. On ne sait jamais qu\u2019on est les derniers d\u2019une chose \u2014 on ne le comprend qu\u2019apr\u00e8s, quand la chose a disparu. Le 21e RIMa occupe aujourd\u2019hui le Camp Lecocq. C\u2019est lui l\u2019h\u00e9ritier. Mais le GITDM, lui, appartient \u00e0 une \u00e9poque qui n\u2019existe plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La garnison \u00e9tait organis\u00e9e autour de deux camps distincts : le camp Lecocq et le camp Robert. C\u2019est le camp Lecocq qui portait l\u2019instruction. Le nom du colonel Le Cocq \u00e9tait grav\u00e9 \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Un nom. Une exigence. Un avertissement.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les hommes qui nous commandaient<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019adjudant-chef Petitjean<\/strong> commandait notre section.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il avait dix-sept ans en 1943 ou 1944. J\u2019ai recompt\u00e9 depuis, \u00e0 rebours, en tirant sur le fil de ses ann\u00e9es de service. Engag\u00e9 avant la fin de la guerre \u2014 \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 l\u2019on ment sur les papiers pour partir, ou o\u00f9 la guerre elle-m\u00eame n\u2019exige plus qu\u2019on mente. Il avait travers\u00e9 tout ce que la France avait travers\u00e9 : l\u2019Indochine d\u2019abord, puis l\u2019Alg\u00e9rie, puis le Tchad \u2014 l\u2019op\u00e9ration Limousin, 1969-1972, tr\u00e8s probablement. Trente ans de campagnes avec les Troupes de Marine. Puis Fr\u00e9jus, le GITDM, et nous. Comme on confie les vieux outils qui savent encore tout faire aux mains des apprentis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la porte de son bureau, deux devises \u00e9taient pendues au mur comme un calicot de boutique. <em>Qui ose gagne. Croche et tiens.<\/em> Je les voyais chaque jour sans vraiment les lire. Je sais aujourd\u2019hui ce qu\u2019elles disaient de lui. La premi\u00e8re : l\u2019Indochine, les paras, les colonnes dans la nuit. La seconde : le vingt-et-uni\u00e8me colonial, et tout ce qui va avec.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne criait pas. C\u2019est la premi\u00e8re chose qu\u2019on remarquait \u2014 et c\u2019\u00e9tait plus intimidant que les cris. Ce qui parlait \u00e0 sa place, c\u2019\u00e9tait le regard. Un regard per\u00e7ant qui traversait un homme sans s\u2019y attarder, qui enregistrait tout et ne commentait rien, qui vous laissait savoir qu\u2019il avait vu pire et que vous \u00e9tiez, pour l\u2019instant, loin du compte. Une discipline de trente ans n\u2019a pas besoin de bruit. Elle a besoin de constance. Il en avait \u00e0 revendre, et nous, nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019un passage de plus dans une longue s\u00e9rie de passages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il nous disait parfois, sans chercher \u00e0 convaincre, avec le ton de quelqu\u2019un qui \u00e9nonce un fait v\u00e9rifi\u00e9 : <em>\u00ab Si vous devez vous d\u00e9passer un jour, c\u2019est ici et nulle part ailleurs que vous le ferez. \u00bb<\/em> C\u2019\u00e9tait sans doute vrai. Je mets du temps \u00e0 l\u2019admettre. Mais c\u2019\u00e9tait sans doute vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il fumait. Comme un sapeur. M\u00eame en marche forc\u00e9e, m\u00eame dans la c\u00f4te, la Gitane coll\u00e9e aux l\u00e8vres sans que son rythme change d\u2019un pas. Trente ans de tabac et de kilom\u00e8tres, et les poumons qui suivaient encore. Quelqu\u2019un, dans la colonne, avait toujours une bi\u00e8re dans le sac. On entendait les bidons s\u2019entrechoquer \u00e0 chaque foul\u00e9e. Personne ne disait rien. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre r\u00e9glementaire. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9but 1977, il m\u2019a confi\u00e9 une mission d\u2019un genre diff\u00e9rent. Les couloirs de la 5e Compagnie avaient des murs blancs et nus \u2014 il voulait qu\u2019ils racontent quelque chose. Il m\u2019a charg\u00e9 de les d\u00e9corer. J\u2019ai peint des fresques : des pirogues sur des fleuves larges, des cases sous les palmes, des chasseurs tendant leurs sagaies, des silhouettes africaines en mouvement \u2014 ce style de trait \u00e9pur\u00e9, presque tribal, qui dit l\u2019essentiel d\u2019un geste en une seule ligne. Des Asiatiques sous leurs chapeaux coniques dans les rizi\u00e8res. Des Touaregs perdus dans le djebel sous un soleil de pierre. Les Troupes de Marine venaient de l\u00e0 aussi \u2014 de tous ces ailleurs que ces hommes portaient dans leur m\u00e9moire et que les bleus comme moi ne connaissaient que par les devises punais\u00e9es aux portes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019ai jamais su si Petitjean aimait ce que j\u2019avais fait. Il n\u2019a pas comment\u00e9. Mais les fresques sont rest\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le capitaine Bain<\/strong> commandait la 5e Compagnie au GITDM.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il boitait. On disait que c\u2019\u00e9tait Di\u00ean Bi\u00ean Phu \u2014 une blessure re\u00e7ue dans la cuvette en mai 1954, une jambe qui n\u2019avait plus jamais tout \u00e0 fait suivi l\u2019autre. Il avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 un capitaine Terrain, et les anciens de la compagnie disaient entre eux, avec ce go\u00fbt des marsouins pour la formule courte : <em>on \u00e9tait sur un bon Terrain, on est tomb\u00e9 dans un mauvais Bain.<\/em> Moi je n\u2019avais pas connu Terrain. J\u2019avais Bain, et sa duret\u00e9 d\u2019homme qui a vu des camarades mourir dans une cuvette entour\u00e9e de collines et qui n\u2019a plus de patience pour les jeunes qui se plaignent d\u2019une marche de nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour \u2014 je ne me souviens plus du contexte exact \u2014 il m\u2019a demand\u00e9 si je prenais les gens pour des cons. Je lui ai r\u00e9pondu, avec toute la sagesse souveraine de mes dix-neuf ans : <em>\u00ab Seulement les militaires, mon capitaine. \u00bb<\/em> Il m\u2019a regard\u00e9 un moment. Juste un moment. Puis il a dit, sans \u00e9lever la voix : <em>\u00ab C\u2019est un con comme toi qui m\u2019a sorti d\u2019un trou \u00e0 Di\u00ean Bi\u00ean Phu. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le moment, \u00e7a m\u2019a clou\u00e9 le bec. J\u2019ai mis des ann\u00e9es \u00e0 comprendre que ce n\u2019\u00e9tait pas une r\u00e9ponse cinglante. C\u2019\u00e9tait un aveu. Qu\u2019un jeune con, ce jour-l\u00e0 dans la boue, avait risqu\u00e9 sa peau pour le tirer d\u2019un trou. Et que lui, devenu vieux et boiteux, voyait ce jeune con-l\u00e0 \u00e0 travers chaque appel\u00e9 qui passait devant lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On comprend toujours plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait aussi le <strong>lieutenant Rambure<\/strong>. Je n\u2019ai gard\u00e9 que son nom et une silhouette. Mais il \u00e9tait l\u00e0. Et il m\u00e9rite d\u2019\u00eatre nomm\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les hommes et leurs galons<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une chose m\u00e9rite d\u2019\u00eatre dite sur ces hommes des Troupes de Marine, et elle \u00e9claire tout le reste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise de cette \u00e9poque, les galons ne racontaient pas toujours la m\u00eame histoire que l\u2019\u00e2ge. Un sergent de cinquante ans, un adjudant-chef qui aurait d\u00fb \u00eatre lieutenant-colonel \u2014 cela ne surprenait personne. Beaucoup avaient \u00e9t\u00e9 cass\u00e9s en cours de route. R\u00e9trograd\u00e9s. Pour avoir discut\u00e9 un ordre, pour une bagarre, pour avoir dit \u00e0 un sup\u00e9rieur ce qu\u2019il pensait de lui avec la franchise des hommes qui ont vu suffisamment de choses pour ne plus avoir peur des cons\u00e9quences. L\u2019arm\u00e9e de cette g\u00e9n\u00e9ration \u00e9tait peupl\u00e9e de ces hommes-l\u00e0 \u2014 des soldats complets dans des uniformes qui ne refl\u00e9taient plus exactement ce qu\u2019ils valaient, et qui s\u2019en moquaient. Ils avaient leur exp\u00e9rience. Personne ne pouvait la leur retirer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Petitjean \u00e9tait peut-\u00eatre de ceux-l\u00e0. Bain aussi, peut-\u00eatre. Je n\u2019ai jamais pos\u00e9 la question. On ne pose pas ce genre de question \u00e0 vingt ans. On la pose \u00e0 soixante-dix, quand il est trop tard pour avoir la r\u00e9ponse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre caporal-chef, lui, \u00e9tait dans une cat\u00e9gorie \u00e0 part.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ancien l\u00e9gionnaire. Cass\u00e9 plusieurs fois \u2014 il portait ses galons r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s comme d\u2019autres portent des cicatrices, avec l\u2019indiff\u00e9rence de celui \u00e0 qui on ne peut plus rien apprendre sur la chute. On disait de lui, \u00e0 voix basse, qu\u2019avant la L\u00e9gion il avait port\u00e9 un autre uniforme. Lequel exactement, et dans quelles circonstances \u2014 je ne l\u2019ai jamais su. Peut-\u00eatre Wehrmacht. Peut-\u00eatre SS. Peut-\u00eatre un <em>malgr\u00e9-eux<\/em> \u2014 l\u2019un de ces Alsaciens ou Mosellans enr\u00f4l\u00e9s de force par l\u2019occupant, qui s\u2019\u00e9taient retrouv\u00e9s dans la machine allemande sans l\u2019avoir choisi, et qui avaient ensuite rejoint la L\u00e9gion parce que c\u2019\u00e9tait la seule fa\u00e7on de se racheter une identit\u00e9, ou simplement de continuer \u00e0 vivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne sais pas. Je n\u2019ai jamais pos\u00e9 la question. On ne posait pas ce genre de question au Camp Lecocq.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce que je sais, c\u2019est ce qu\u2019il \u00e9tait en 1976 : un homme dur, comp\u00e9tent, impr\u00e9visible, et parfaitement \u00e0 sa place dans ce camp o\u00f9 personne ne se racontait vraiment. Dans les Troupes de Marine, on jugeait les hommes sur ce qu\u2019ils faisaient. Pas sur ce qu\u2019ils avaient fait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre une sagesse. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre une n\u00e9cessit\u00e9. Les deux, probablement.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La vie au GITDM \u2014 ce que le corps apprend malgr\u00e9 lui<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le r\u00e9veil sonnait avant le jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 coups de sifflet \u2014 quelques heures seulement apr\u00e8s le retour d\u2019une marche de nuit et le nettoyage des armes. Pas de gr\u00e2ce, pas de transition. On \u00e9tait debout parce qu\u2019on \u00e9tait debout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lit au carr\u00e9. Les armoires selon un ordre immuable mesur\u00e9 au centim\u00e8tre \u2014 un objet qui d\u00e9passait et l\u2019armoire atterrissait dans la cour. Les inspections arrivaient sans pr\u00e9venir, \u00e0 n\u2019importe quelle heure, avec des gants blancs. Une trace de poussi\u00e8re au-dessus des n\u00e9ons : c\u2019\u00e9tait reparti pour un nettoyage \u00e0 fond, puis r\u00e9inspection. Un coup de gant blanc au-dessus du cadre de la chambr\u00e9e et, \u00e0 la moindre trace, on descendait les lits dans la cour pour vider les m\u00e9gots de cigarettes \u00e9cras\u00e9s dans les tubes m\u00e9talliques qui servaient de cendriers clandestins. Ils connaissaient toutes les combines. Elles avaient toutes d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es avant nous, et ils le savaient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas de sadisme l\u00e0-dedans. Une logique. Un homme qui ne ma\u00eetrise pas son espace de un m\u00e8tre cinquante ne ma\u00eetrisera rien d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les rangs, on les refaisait jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils soient droits. La marche au pas, en cadence, en silence. Dans les couloirs de la compagnie, il \u00e9tait interdit de courir. Dans le camp, il \u00e9tait fortement recommand\u00e9 de ne pas marcher. Le corps apprend sans qu\u2019on lui demande son avis. Vingt fois la m\u00eame chose, jusqu\u2019\u00e0 ce que ce soit r\u00e9flexe plut\u00f4t que pens\u00e9e. Dans un accrochage, la pens\u00e9e arrive trop tard.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Les marches \u2014 nuit, boue et silence autour de Fr\u00e9jus<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les marches de nuit commen\u00e7aient apr\u00e8s le d\u00eener.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas d\u2019explication. Pas de destination annonc\u00e9e. On partait avec le paquetage, l\u2019arme, les rangers qui n\u2019\u00e9taient jamais tout \u00e0 fait secs du jour d\u2019avant. Une de leurs balades favorites : le col du Coucou, en dessous de Bagnols-en-For\u00eat, avec tout le barda, et au pas de course s\u2019il vous pla\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La nuit dans les collines autour de Fr\u00e9jus n\u2019est pas douce \u2014 et les nuits sans lune \u00e9taient particuli\u00e8rement appr\u00e9ci\u00e9es pour les marches. Froide en hiver, elle sent le thym et la r\u00e9sine, et elle est silencieuse d\u2019un silence qui grossit les bruits de pas, les respirations, les pierres qui roulent sous les semelles. On marchait en colonne, \u00e0 intervalle, sans lumi\u00e8re. L\u2019homme devant vous \u00e9tait votre seul rep\u00e8re. Sa nuque, sa silhouette, son rythme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les marches forc\u00e9es \u2014 entendez par l\u00e0 des marches altern\u00e9es : courir dans les descentes, marcher dans les c\u00f4tes, de jour comme de nuit \u2014 pouvaient s\u2019\u00e9tirer sur vingt, trente kilom\u00e8tres, paquetage complet, \u00e0 une vitesse moyenne de six \u00e0 sept kilom\u00e8tres-heure. On n\u2019arrive pas au bout d\u2019une marche forc\u00e9e. On la tient jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle se termine. Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Canjuers \u2014 ce que veut dire un vrai temps de guerrier<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le camp de Canjuers se trouve dans le Haut-Var, \u00e0 mille m\u00e8tres d\u2019altitude, entre Mons et Fayence. L\u2019hiver, l\u00e0-haut, n\u2019est pas une m\u00e9taphore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On montait tremp\u00e9s, on devenait gel\u00e9s. La boue collait aux rangers, au treillis, aux mains. Les demi-tentes \u2014 deux moiti\u00e9s de toile assembl\u00e9es par deux hommes \u2014 se montaient vite parce que la nuit tombait vite et que personne n\u2019avait envie de rester dehors plus longtemps que n\u00e9cessaire. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, pour tenir au chaud, on allumait une bougie dans le fond d\u2019un casque lourd pos\u00e9 \u00e0 terre. On mettait du sel sur la m\u00e8che pour qu\u2019elle dure plus longtemps. \u00c7a sentait la cire froide et l\u2019humidit\u00e9 et les corps qui refroidissent puis qui r\u00e9chauffent puis qui refroidissent encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le matin, au rapport, le capitaine Bain nous regardait. Les yeux rouges. Les uniformes raides de froid. La boue jusqu\u2019aux genoux. La pluie battante et glac\u00e9e qui continuait de tomber. Il nous regardait, et il disait \u2014 avec le calme d\u2019un homme qui a pass\u00e9 des nuits autrement plus dures dans une cuvette du Tonkin :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab \u00c7a, c\u2019est un vrai temps de guerrier. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas d\u2019ironie. Pas de cruaut\u00e9. Un constat. Presque une approbation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On a compris ce matin-l\u00e0 ce que le mot <em>guerrier<\/em> voulait dire dans la bouche d\u2019un homme qui avait le droit de le prononcer.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">L\u2019alerte Gu\u00e9pard \u2014 janvier 1977<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y eut autre chose, cet hiver-l\u00e0, dont on ne parlait pas mais que tout le monde sentait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis avril 1974, une arch\u00e9ologue fran\u00e7aise, Fran\u00e7oise Claustre, \u00e9tait retenue en otage dans le Tibesti tchadien par les rebelles du CCFAN \u2014 les Forces arm\u00e9es du Nord dirig\u00e9es par Hiss\u00e8ne Habr\u00e9. Son mari Pierre avait \u00e9t\u00e9 pris \u00e0 son tour. Un officier fran\u00e7ais, le commandant Galopin, envoy\u00e9 n\u00e9gocier, avait \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9. L\u2019affaire durait depuis presque trois ans et la France ne savait plus comment en sortir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En janvier 1977, les n\u00e9gociations entraient dans leur phase finale \u2014 la lib\u00e9ration aurait lieu le 1er f\u00e9vrier, par l\u2019entremise de Kadhafi. Mais on ne le savait pas encore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qu\u2019on savait, au Camp Lecocq, c\u2019est qu\u2019on avait \u00e9t\u00e9 mis en alerte. Plan Gu\u00e9pard \u2014 le dispositif de projection rapide des Troupes de Marine vers l\u2019Afrique. Une semaine \u00e0 tenir le paquetage pr\u00eat, \u00e0 ne pas s\u2019\u00e9loigner, \u00e0 attendre un ordre qui ne venait pas. Personne n\u2019expliquait rien. Dans les Troupes de Marine, on n\u2019explique pas \u2014 on pr\u00e9pare.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Petitjean, lui, connaissait le Tchad. L\u2019op\u00e9ration Limousin, 1969-1972, le Tibesti, les pistes. Il savait ce que voulait dire ce nom : Claustre. Il n\u2019a rien dit. Il a juste serr\u00e9 un peu plus les marches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La lib\u00e9ration est venue avant l\u2019ordre de d\u00e9part. On a rang\u00e9 les paquetages. On n\u2019en a plus parl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais pendant une semaine, nous avions \u00e9t\u00e9, sans le savoir vraiment, \u00e0 quelques heures de ce que ces hommes avaient pass\u00e9 leur vie \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une derni\u00e8re chose m\u00e9rite d\u2019\u00eatre dite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hiss\u00e8ne Habr\u00e9 \u2014 l\u2019homme qui avait enlev\u00e9 Fran\u00e7oise Claustre, qui avait fait ex\u00e9cuter le commandant Galopin apr\u00e8s l\u2019avoir pris en otage alors qu\u2019il venait n\u00e9gocier, qui avait tenu une femme captive mille jours dans le d\u00e9sert \u2014 est devenu pr\u00e9sident du Tchad en 1982. Soutenu par la France. Soutenu par les \u00c9tats-Unis. Utile contre Kadhafi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u \u00e0 Paris avec tous les honneurs de son rang.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le commandant Galopin, lui, s\u2019\u00e9tait mis au garde-\u00e0-vous au moment d\u2019\u00eatre pendu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certaines choses ne s\u2019expliquent pas. Elles se constatent.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le parcours du combattant au GITDM<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vingt-six obstacles r\u00e9glementaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La poutre, le mur lisse, les anneaux, le foss\u00e9, la rampe de corde, la planche irlandaise, la girafe, la tyrolienne, la fosse. On le faisait en temps. On le refaisait si le temps n\u2019\u00e9tait pas bon, si la forme n\u2019\u00e9tait pas correcte \u2014 parce que passer un obstacle en ab\u00eemant son corps n\u2019\u00e9tait pas une performance, c\u2019\u00e9tait une faute. Dans le civil on appelle \u00e7a un accident. Dans les Troupes de Marine on appelle \u00e7a une erreur tactique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Petitjean le regardait. Il ne chronom\u00e9trait pas. Il regardait. La fa\u00e7on dont un homme se tient au moment de l\u2019effort dit tout sur ce qu\u2019il est. Je ne savais pas que j\u2019\u00e9tais lu comme \u00e7a. Je le sais maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019entra\u00eenement avait un prix. Entre 1976 et 1978, au moins cinq hommes sont morts au Camp Lecocq en l\u2019espace de six mois. Noyade, accident, malaise cardiaque. Et un capitaine retrouv\u00e9 pr\u00e8s du parcours du combattant avec treize coups de couteau dans le corps. Ouest-France en a fait un article national au printemps 1978. Une enqu\u00eate. Des questions sans r\u00e9ponses publiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant ces mois-l\u00e0, nous courions les m\u00eames parcours. Nous marchions les m\u00eames nuits. L\u2019un de nos camarades s\u2019est fractur\u00e9 ou foul\u00e9 la cheville en pleine marche. On ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9s. Il a continu\u00e9. Personne n\u2019a comment\u00e9. C\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle non \u00e9crite : on tient, ou on choisit de ne pas tenir. Mais on ne s\u2019arr\u00eate pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La duret\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas une posture. C\u2019\u00e9tait le fond de l\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Ce qu\u2019ils nous ont transmis sans le dire<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aucun de ces hommes ne nous a parl\u00e9 de ses campagnes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas Petitjean. Pas Bain. Pas les autres. Ce n\u2019\u00e9tait pas leur style. Ce n\u2019\u00e9tait pas leur \u00e9poque. On ne parle pas de \u00e7a \u2014 on fait avec ce que \u00e7a vous a laiss\u00e9. Et ce que \u00e7a laisse se voit dans la fa\u00e7on de se tenir, dans la patience, dans l\u2019absence totale de cette agitation nerveuse des gens qui n\u2019ont encore rien travers\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils se contentaient d\u2019exister devant nous. Avec leurs jambes qui boitaient et leurs devises pendues au mur et leurs Gitanes allum\u00e9es \u00e0 mi-c\u00f4te. \u00c7a suffisait. \u00c7a nous disait, sans un mot, ce qu\u2019on devait \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019admirais pas des grad\u00e9s. J\u2019admirais des survivants \u2014 des hommes des Troupes de Marine qui avaient travers\u00e9 trois guerres avant que la mienne arrive, la paix en somme, le service militaire d\u2019un jeune de 1976, et qui nous l\u2019avaient confi\u00e9e \u00e0 instruire comme s\u2019il s\u2019agissait de quelque chose de s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait s\u00e9rieux. Je ne l\u2019ai compris qu\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Le Rallye FETTA \u2014 le rite de passage<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y avait une derni\u00e8re \u00e9preuve. Celle qui s\u00e9parait le temps de l\u2019instruction du temps d\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Rallye \u2014 li\u00e9 \u00e0 la FETTA, la Formation \u00c9l\u00e9mentaire Toutes Armes \u2014 n\u2019\u00e9tait pas un examen. C\u2019\u00e9tait un rite de passage. Plusieurs jours de terrain intensifs, sans sommeil, avec le paquetage complet, qui validaient d\u2019un coup tout ce que les mois pr\u00e9c\u00e9dents avaient tent\u00e9 d\u2019installer. Le combat d\u2019infanterie, la topographie de nuit \u00e0 la carte et \u00e0 la boussole, le secourisme sous le feu, les transmissions radio, la rusticit\u00e9 \u2014 tout y passait, dans l\u2019ordre ou le d\u00e9sordre, selon ce que le terrain d\u00e9cidait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On n\u2019arrivait pas au rallye en sachant si on allait le finir. On arrivait avec ce qu\u2019on avait. Et on d\u00e9couvrait en chemin ce que c\u2019\u00e9tait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je l\u2019ai termin\u00e9 cinqui\u00e8me. Cinqui\u00e8me sur cinq cents. Ce qui voulait dire que le karat\u00e9ka, le devanceur d\u2019appel qui pensait savoir ce que voulait dire se d\u00e9passer, avait appris quelque chose de d\u00e9cisif sur lui-m\u00eame dans les collines du Var.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Petitjean avait dit vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La c\u00e9r\u00e9monie qui suivait \u00e9tait sobre. L\u2019ancre d\u2019or. Le b\u00e9ret. Quelques mots. Pas de discours. Dans les Troupes de Marine, on ne c\u00e9l\u00e8bre pas \u2014 on reconna\u00eet. Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La devise des Troupes de Marine<\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les Troupes de Marine n\u2019ont pas qu\u2019une devise. Elles ont un cri.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il monte des rizi\u00e8res d\u2019Indochine, des djebels d\u2019Alg\u00e9rie, des pistes du Tchad, des plages de Provence o\u00f9 les marsouins ont d\u00e9barqu\u00e9 en ao\u00fbt 1944. Il monte de Bazeilles, 31 ao\u00fbt 1870, o\u00f9 le dernier carr\u00e9 a tenu jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re cartouche dans une maison en feu \u2014 et refus\u00e9 de se rendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il monte du Camp Lecocq, de la 5e Compagnie, de la section Petitjean, classe 76\/12, GITDM Fr\u00e9jus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Par Dieu que vive la Coloniale \u2014 Bordel !<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Cet article est une premi\u00e8re \u00e9bauche. Je cherche des t\u00e9moignages, des noms, des photographies sur le GITDM de Fr\u00e9jus et la classe 76\/12. Je cherche \u00e0 confirmer le nom du colonel commandant le GITDM en 1976-1977 \u2014 les sources disponibles indiquent le colonel Xavier de Boutray. Je cherche le parcours exact de l\u2019adjudant-chef Petitjean, du capitaine Bain, du lieutenant Rambure. Si vous avez connu F\u00e9lidas, Mias, ou si vous \u00e9tiez de la 76\/12 au GITDM, au 4e RIMa ou au 21e RIMa \u2014 \u00e9crivez-moi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>R.A. Caim \u2014 contact@studios-caiman.com<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">#GITDM #TroupesDeMarine #21eRIMa #4eRIMa #CampLecocq #Fr\u00e9jus #Marsouins<br>#M\u00e9moireMilitaire #Arm\u00e9eFran\u00e7aise #Indochine #Alg\u00e9rie #Tchad #Di\u00eanBi\u00eanPhu #Hiss\u00e8neHabr\u00e9 #Fran\u00e7oiseClaustre #PlanGu\u00e9pard<br>#Marsouin #TDM #AnciensCombattants #M\u00e9moireVivante #Classe7612 #ParDieuQueViveLaColoniale<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des endroits qui ne vous l\u00e2chent pas. Cinquante ans peuvent passer. Les visages s\u2019effacent, les noms s\u2019\u00e9moussent, les d\u00e9tails se dissolvent dans le temps comme du sel dans l\u2019eau. 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